Dragage en eaux troubles ?


Le port de Nantes-Saint-Nazaire rejette en mer plusieurs millions de m3 de vases de Loire tous les ans. Une pratique décriée.

Des tonnes de vases aspirées et rejetées au large. Le dragage, activité sous-marine et donc mystérieuse par nature, est l'objet de nombreuses suspicions.

Pêle-mêle on lui prête des responsabilités dans la qualité relative des eaux de certaines plages, l'envasement des côtes de Saint-Nazaire ou Saint-Brévin ou des effets néfastes sur l'écosystème marin. "Légendes urbaines, coupe François Chevalier, directeur des territoires, des infrastructures et de l'environnement au Grand port maritime (GPM). Nous faisons office d'épouvantail, même si on l'a un peu cherché. Longtemps, le port a été un bunker. Nous avons compris qu'on avait tout à gagner à être transparent."

Pour permettre aux 3 000 pétroliers ou méthaniers qui fréquentent chaque année les différents terminaux de remonter la Loire jusqu'à Nantes, le port doit draguer le chenal de navigation et les souilles des quais. Une activité digne du tonneau des Danaïdes.

La raison ? Le bouchon vaseux, un phénomène naturel né de la rencontre entre eau de mer et eau douce, mais accentué par les interventions humaines sur la Loire, et notamment le développement des infrastructures portuaires. "L'approfondissement du chenal en aval a contribué à sa densification", reconnaît François Chevalier.

Sur les 8 millions de m3 de sédiments avalés en moyenne chaque année, 5 millions sont envoyés dans l'océan. Ils sont immergés, ou "clapés", au plateau de la Lambarde, à 20 kilomètres du port nazairien, au coeur d'une zone Natura 2 000.

Avec quel impact écologique ? Que trouve-t-on dans ces vases ? Le port réalise des prélèvements réguliers. "Nous avons des résultats parmi les plus faibles du littoral. Même si on dépasse parfois les seuils (1), qui sont très sévères", avance François Chevalier.

  • Quelques dépassements

Si le GPM ne connaît pas les problèmes de pollution par les métaux lourds de Dunkerque ou Fos-sur-Mer, les sédiments ne sont pas pour autant immaculés.

Un bilan a été réalisé lors du renouvellement, en 2013, de l'autorisation de dragage du port. Il a mis en valeur quelques dépassements du N1 pour le nickel, le cuivre ou l'arsenic ("on trouve naturellement ce dernier dans la Loire"), voire N2 pour les hydrocarbures dans le bassin de Saint-Nazaire.

Les sédiments analysés à la Lambarde n'ont présenté par contre "aucune contamination". La commission d'enquête a noté d'autre part des teneurs en azote et en phosphore "supérieures à la valeur moyenne des ports français", qui pourraient conduire à des "marées vertes".

"Quoi qu'il en soit, ce que nous clapons n'est rien pas rapport à ce que brasse la Loire, 800 m3 par seconde", ajoute le directeur de l'environnement. Pas de quoi convaincre les associations environnementales qui réclament un autre traitement de ces "déchets" (lire plus bas).

Concernant le clapage à la Lambarde, les conséquences sur l'environnement "ne sont pas excessives, si l'on en croit les conclusions de l'enquête publique, La faune et la flore se sont adaptées au cours du temps". De fait, l'écosystème sur site est perturbé par le recouvrement régulier et les turbidités temporaires.

Une très forte dispersion des sédiments a par ailleurs été constatée. Plus des 3/4 ne restent pas sur la Lambarde, et une partie repart vers l'estuaire, ou se dépose sur les côtes. Entre 1 mm et 1 cm par an, par exemple, entre le pont de Saint-Nazaire et la pointe de Chemoulin. "Chaque crue de la Loire est susceptible d'entraîner dans cette zone un dépôt équivalent", rappelle la commission d'enquête.

Décision a donc été prise à l'occasion du renouvellement d'autorisation d'étendre la zone d'immersion vers le large, dans les secteurs plus profonds. Ce qui devrait permettre de diviser le retour des matériaux par trois.

Cette solution ne pourrait durer qu'un temps. Selon la commission d'enquête, une fois ce site comblé, le port ne disposera plus de lieu d'immersion du fait de la proximité de bancs de coquilles Saint-Jacques et d'un cantonnement de crustacés. "Une solution pérenne aux clapages devra être trouvée".

Julien Bouliou

(1) Il existe deux seuils, N1 et N2. Avec des résultats entre N1 et N2, une investigation supplémentaire peut-être effectué. Au-dessus de N2, un impact négatif est supposé.

Légende : la drague aspiratrice stationnaire "André Gendre" (c) NSNP-André Bocquel.

"Un impact négatif sur l'environnement"

Quatre questions à Hervé Le Strat, vice-président de Bretagne vivante, membre de la mission "Mer et littoral" de France nature environnement.

  • Votre position sur le dragage ?

Nous ne sommes pas contre dans l'absolu, c'est une nécessité pour le port. C'est ce qui se passe après qui pose problème. L'immersion en mer de produits pollués. Je ne parle pas tant des boues issues du chenal mais celles extraites des installations portuaires, sur les quais ou les souilles. Les plus susceptibles d'être contaminées : métaux lourds, hydrocarbure… Forcément, l'impact sur l'environnement est négatif.

  • Il est quasi-nul selon le port, qui fait valoir son respect des normes…

Il est juge et partie dans cette affaire. Les seuils sont fixés par le Groupe d'études et d'observation sur le dragage et l'environnement (Geode), dont les membres sont des représentants des ports maritimes et leurs administrations de tutelle. Le président est d'ailleurs Antoine Delouis, cadre à Nantes/Saint-Nazaire. Les règles sont-elles assez sévères ? Au Canada, les seuils sont bien plus bas. Il n'est pas certain que les sédiments rejetés en mer ne soient pas toxiques.

  • Et les accusations d'envasement ?

Il a été démontré que 77 % des sédiments clapés se dispersaient. Une grande partie remonte vers l'estuaire, et va se déposer sur les côtes. Le dragage participe donc à l'envasement. Sur certains secteurs, comme la zone conchylicole de la baie de Bourgneuf, c'est problématique. Le nouveau site, plus profond, devrait améliorer la situation. Au sein de la Commission locale d'information, nous serons vigilants. Nous travaillons de façon sereine avec le port. Ils ne cachent rien.

  • Que préconisez-vous ?

Les sédiments doivent être considérés comme des déchets au sens de la convention de Londres de 1972, et traités comme tels. Il faut lancer une filière de traitement et valorisation pour permettre leur recyclage, dans la restauration des plages victimes de l'érosion, le BTP, l'agriculture, ou les sous-couches des routes, comme cela se fait, par exemple, au port de Dunkerque.

Légende : La drague aspiratrice en marche "Samuel de Champlain" (c) NSNP.

Traitement à terre, recyclage :
une alternative au clapage ?

Les sept Grands ports maritimes avalent tous les ans environ 30 millions de tonnes de sédiments, 88 % du dragage total en France. Les 2/3 rien que pour les sites estuariens de Rouen, Bordeaux et Nantes/Saint-Nazaire.

A plus de 90 %, ils sont rejetés dans l'océan. Y'a-t-il un autre moyen ?

En 2006, le GPM a recherché des sites potentiels de dépôts à terre, d'au moins 200 ha, hors des zones naturelles et assez éloignés des habitations pour éviter les nuisances. Mission impossible compte tenu des besoins. "On pourrait remplir l'équivalent de deux Stade de France tous les ans", résume Antoine Delouis, président du groupe Géode.

  • Recyclage : "pas viable"

Quand au recyclage, l'adjoint au directeur de l'environnement au Grand port maritime estime que les "filières de valorisation sont pour l'instant au stade expérimental et ne sont pas viables économiquement. Cela peut marcher pour des petits projets, mais pas à l'échelle industrielle". Reste que Nantes/Saint-Nazaire "est en veille active sur le sujet, même si nous n'en avons pas le besoin, n'ayant pas de problèmes de contamination des vases", insiste-t-il.

Légende : le port de pêche de La Turballe.

La Turballe va recycler ses eaux usées

"Le dragage est très encadré." Qu'ils soient de commerce, de pêche ou de plaisance, les ports sont sous la surveillance de l'Etat, via les services de police de l'eau (1).

En 1997, ces derniers se sont regroupés au sein du Réseau de surveillance des ports maritimes (Répom), pour adopter les mêmes protocoles d'analyses et mettre en commun les résultats. En juillet 2013, un premier rapport a été publié. Avec des résultats plutôt encourageants pour les ports de Loire-Atlantique (2), comparé par exemple aux infrastructures de Bretagne "en retard en terme d'aménagements", note Hélène Legrand de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal) des Pays-de-Loire.

Outre les bassins nazairiens soumis à une intense activité industrielle, le point noir est le port de pêche de La Turballe. Des traces importantes de cuivre et de tributylétain (TBT) ont été retrouvées. "Ce sont des sédiments qui ont plus de 15 ans. A l'époque, le port ne disposait pas d'aire de carénage", précise Hélène Legrand. Le TBT, produit toxique utilisé dans les peintures de bateaux, est désormais interdit.

  • Tributylétain

Le dragage de la Turballe est en réflexion. Le clapage en mer étant proscrit, un recyclage des vases est envisagé. Après traitement, elles pourraient être utilisées dans les fondations des bâtiments qui accueilleront la maintenance de la future filière éolienne offshore.

Autre chantier sensible, prévu en fin d'année, celui du port à sec de Pornichet qui n'a jamais été dragué. L'ex-maire Robert Belliot avait dénoncé en son temps la pollution des vases par le pétrole de l'Erika, et réclamé la participation de Total. Sans succès.

"Nous avons fait plusieurs analyses. Aucune trace d'hydrocarbure, note Pierrick Le Bars, chargé de mission à l'unité "Eaux et milieux aquatiques" à la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). Mais nous seront vigilants pendant les travaux."

Les éventuels sédiments souillés seront réutilisés dans le cadre de l'extension de la zone de carénage du port en eaux profondes. Autre recyclage notable, les 8 000 m3 de sable récupérés dans le chenal du Pouliguen en 2012, et réinjectés sur la plage de La Baule.

(1) 20 employés en Loire-Atlantique, 2 chargés des contrôles.

(2) Piriac, La Turballe, Le Croisic, La Baule, Pornichet, Saint-Nazaire, Pornic.

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