La Revue Dessinée
Histoire d'un média bâtard

Le Festival de la bande-dessinée d’Angoulême : drôle d’endroit pour naître quand on est un média. La ville qui a vu naître La Revue Dessinée (LRD) en dit long sur son identité. Partagée entre son amour pour la Bande-dessinée et ses envies de journalisme, LRD a trouvé son modèle économique en jouant aux chats et à la souris avec les contraintes imposées par ces deux modèles.

Le nouveau reportage BD

« Avant nous il y a eu des revues de reportage BD, À Suivre le faisait parfois, mais on a été les premiers à le systématiser avec une forte identité journalistique ». Le reportage journalistique en BD a émergé avec Joe Sacco, il y a une vingtaine d’année à peine. En cela, LRD investit un créneau vide.

XXI comme modèle ? « Non, pas du tout. Quand on rentre dans le mook il faut savoir se différencier, et on a voulu faire un peu le contraire de XXI, qui offre 30 pages de BD par numéro mais qui n’a pas une culture BD très poussée. Nous on est des auteurs, Franck Bourgeron a un « œil » de dessinateur qui donne une vraie patte à la BD ». Quand XXI fait du Albert Londres, du long reportage dans des pays lointains teintés d’une fibre littéraire et esthétisante, LRD prend le contre-pied et publie des reportages sur les conséquences des emprunts toxiques sur un petit village en France. « Je suis persuadé qu’on est aujourd’hui dans une époque factuelle, anglo-saxonne du journalisme. On veut faire du journalisme pédago ou enquêté, qui éclaire le lecteur sur la société dans laquelle il vit. Notre ligne éditoriale en fait, c’est surtout de surprendre. La ligne éditoriale d’un média, finalement, c’est toujours la somme des envies des gens qui la composent On fait des sujets qui nous surprennent et vont surprendre notre lecteur. On fait de l’enquête, mais on ne va pas faire démissionner Cahuzac – on va plutôt aller enquêter sur le quotidien des gens en boite d’intérim ».

On le voit, la ligne éditoriale de LRD est en partie construite en opposition à ses concurrents. La différenciation vis-à-vis des autres mooks est cruciale : « clairement, on n’a pas le budget de reportage de XXI, un média qui vit déjà bien, alors que nous on est trop jeunes ».

Lancement de la revue : l’atout dessiné

Tant sur la forme que sur le fond, La Revue Dessinée est une « niche ». Mais lancer un média reste toujours compliqué. La schizophrénie de LRD s’est révélée être une force lorsqu’il a fallu trouver des investisseurs. Franck Bourgeron et son équipe ont su faire jouer leur expérience dans la création de média tout en exploitant la passion des amateurs de bande-dessinée.

« J’avais participé à la création de Rue89 et OWNI, donc je connaissais un peu au milieu des start-ups et je savais que le moment crucial c’est la levée de fonds ». Au départ, les 6 cofondateurs mettent chacun 800€, soit une mise de départ de 5000€, et créent une société par action, une SAS. Prochaine étape : les investisseurs. Quelques amoureux de BD, brillantes carrières dans la finance derrière eux et confortables comptes en banque, sont intéressés. Ce sont les business angels, indispensables au financement d’un projet comme La Revue Dessinée. Des investissements d’autant plus intéressants que financer une start-up en fonds d’amorçage revient à obtenir des crédits d’impôts avantageux.

« L’étape suivante est décisive, il faut valoriser son entreprise. Nous, on voulait garder la majorité des parts pour rester indépendants, donc on a négocié pour donner 20% des parts aux investisseurs et garder 80%. Et on avait besoin de 250 000€. Ça valorisait donc LRD à un million d’euros », raconte David Servenay. « Ils ont acheté une idée et une bonne équipe. Le lancement d’une start-up, c’est du pifomètre. Les business plan tout le monde sait que c’est faux, et nous on n’avait rien à leur montrer ». Pas de numéro zéro : commander des bandes dessinées « à blanc » est bien trop cher pour le nouveau né. Mais les investisseurs sont presque tous au rendez-vous. Des business angels posent 150 000€ sur la table et Futuropolis, la filiale BD de Gallimard, amène 50 000€. LRD débute donc avec 200 000€ pour lancer… les trois premiers numéros ! « Ça a été un peu ric-rac au début, les fondateurs on a dû attendre plusieurs numéros avant de pouvoir se payer. » Et les objectifs ont dû être rehaussés pour pouvoir embaucher du personnel capable de donner forme à la revue. Des 14 000 ventes initialement prévues dans le business plan, les fondateurs ont estimé qu’il fallait écouler 17 000 exemplaires pour arriver à l’équilibre financier.

Beaucoup de nouveaux médias pèchent par trop eu de visibilité. Pas La Revue Dessinée. Si la communication n’a pas été très orchestrée, elle a était efficace. Et c’est bien l’essentiel. « Condé Nast a mis 16 millions, nous on n’avait pas un euro de budget com’… mais la reprise du projet par les grands médias a été très importante, et on a fait un gros effort pour se lancer sur les réseaux sociaux. Surtout, on a fait une campagne de crowdfunding sur Ulule grâce à laquelle on a récolté 36 000 €. C’était pas pour le montant, l’argent on l’avait grâce aux business angels, mais on a surtout eu des promesses d’achat pour le premier numéro qui se sont concrétisées par 500 abonnés dès le premier numéro ».

Le dessinateur et le temps médiatique

Conquérir les bdphiles sur le long terme, c’est également faire des reportages de qualité. Et donc respecter les dessinateurs pour leur permettre de faire correctement leur travail. Même avec seulement quatre numéros par an, le temps médiatique reste un temps particulièrement difficile à maîtriser. Les journalistes et les dessinateurs fonctionnent habituellement avec des contraintes de réalisation et des contraintes économiques très différentes. Pour attirer les dessinateurs, il faut un contrat moral fort.

« On est partis de l’idée que si on paie bien les gens, on aura un boulot magnifique à l’arrivée. Donc même si on n’avait pas beaucoup d’argent, on a d’entrée payé au prix de marché de la BD parce qu’on est tous des auteurs. Le prix de marché, c’est 150€ la planche, donc la page ». Et si les auteurs veulent republier leurs planches en album, ou dans d’autres publications, les droits d’auteurs leur sont cédés 3 mois après la publication de la Revue. La collaboration de La Revue Dessinée ne s’arrêtent pas là : les auteurs sont accompagnés dans leurs discussions avec les éditeurs. Autre avantage pour les dessinateurs, les droits d’auteur, papier ou numérique, sont cédés. LRD prend une commission de 20% sur l’à-valoir versé pour la republication, laisse aux auteurs les droits d’auteur, et accompagne les auteurs dans leur discussion avec les éditeurs. LRD laisse la totalité des droits numériques aux auteurs.

Pour respecter la coutume en bande dessinée, les dessinateurs et journalistes sont payés au fur et à mesure de leur travail. Cela s’explique par la durée et l’ampleur du travail : pour 40 planches, il faut compter 4 mois de travail. Une contrainte pour LRD, qui doit donc se doter d’une trésorerie conséquente pour payer les reportages à l’avance. Sachant que les enquêtes sont commandées 2 à 3 numéros à l’avance, « on doit toujours avoir 100 000 € de cash dans les caisses pour voir venir ». Concrètement, un reportage de 40 pages coûte donc 6 000€ et prend 5 mois environ en comptant le temps d’enquête et de dessin.

Le poids du libraire

Toucher les bdphiles c’est mettre les revues à disposition là où les passionnés se fournissent : chez le libraire. Le gros des ventes de LRD se fait en effet en librairie. Sur les 15€ de la vente au numéro, le libraire prend environ 5€. Autre contrainte, la Revue est soumise à la loi sur le prix unique du livre en choisissant la diffusion en libraire. Autrement dit, elle ne peut proposer de réduction en cas d’abonnement, mesure qui vise à soutenir les libraires. L’abonnement est donc de 60€ par an pour quatre numéros.

Les abonnements sont donc beaucoup plus bénéfiques pour La Revue Dessinée : « 4500 abonnements, c’est l’équivalent de 9000 ventes en kiosque car on ne paie pas les frais de diffusion et comme on dispose des aides postales à la presse, l’envoi des numéros par la Poste ne nous coûte quasiment rien. Donc les abonnements représentent la moitié de notre point mort ». Du coup, la Revue tente d’encourager l’abonnement comme une forme de soutien : « un abonné, c’est de la trésorerie pour la boite car il paie en avance, et il nous rapporte deux fois plus qu’une vente en magasin. Regardez Télérama : avec 500 000 abonnés, chaque numéro qui sort est déjà rentabilisé et les ventes en kiosque ne sont que du bonus ! ». De 500 abonnés au lancement, LRD compte aujourd’hui 4500 abonnés et une vente d’environ 17 000 exemplaires par numéro. Un peu plus que le « point mort », le seuil où l’équilibre financier est atteint.

Le web encore inadapté à la BD

« On dépasse un peu notre point mort, après deux premiers exercices à l’équilibre. Pour moi c’est très important, parce que j’ai connu la frustration de ne pas gagner d’argent à Rue89. Le site était un véritable succès éditorial, mais un échec total économiquement. Je me suis juré de ne pas revivre ça, car à terme on se fait racheter et on perd forcément notre indépendance. Si on ne vise pas l’équilibre dès le départ on se tire une balle dans le pied ». LRD est un succès, malgré la frustration de savoir que vendre un mook en librairie resserre considérablement la clientèle. Pourtant, la BD devrait rendre accessible les enquêtes à un plus grand nombre. Voici tout le paradoxe de La Revue Dessinée.

La solution se trouve-t-elle sur internet ? Un public différent pourrait être touché. D’ailleurs, au début du projet, les fondateurs avaient imaginé une publication numérique et une compilation sous forme de livre une fois par an. « Le numérique c’est très bien, mais quand j’ai rejoint La Revue Dessinée je venais d’OWNI et j’avais bien vu qu’il n’y a aucun modèle économique viable sur le net pour ce type de publication. Surtout qu’en BD, les lecteurs restent très attachés au papier. »

Reste que LRD cherche à monter une alternative numérique au papier : l’émission dessinée, les numéros vendus sur tablette à 3,99€ au lieu de 15€ sur papier, rien n’y fait. « La différence de prix est énorme, on est les seuls à faire ça, et pourtant on vend à peine une centaine d’exemplaires de chaque parution sur tablette. Au début de la Revue on a perdu beaucoup d’argent avec le numérique ». Car créer une application qui s’adapte aux différents supports (ordinateurs, tablettes et smartphones) coute très cher.

Le numérique sert pour l’instant à garder un lien avec les lecteurs, au travers de la publication régulière de dessins de presse, d’émissions, et de bonus. Il sert également à solliciter des participations extérieures. Mais là aussi, les problèmes ressemblent à ceux que rencontre la presse classique avec les participations de blogueurs, les spécificités de la BD en plus. Pour trouver des sujets de reportages à l’extérieur, LRD offre à tout-un-chacun l’occasion de proposer un reportage sur son site. « Beaucoup de propositions sont mal anglées, ou irréalisables. On passe beaucoup de temps à les lire et force est de constater qu’on doit souvent trouver et réaliser des sujets en interne ou avec les gens qu’on connaît déjà ». Le collaboratif ne fait pas recette en Bande Dessinée.

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