La cité idéale

Jean-François Rauzier - 2008 - photographie de 22,20m sur 7,20m

Jean-François, vous venez d’obtenir le prix Arcimboldo pour vos photographies numérique. Le prix a récompensé en particulier « Cité Idéale ». Dans cette photographie on sent à la fois les représentations idéales des peintres de la Renaissance pour la perspective, le goût du polar et l’intérêt contemporain (et noir) pour la banlieue. Quelles sont vos sources ?

Bien sûr Piero della Francesca, puisque cette "cité Idéale" est calquée sur la sienne.Reste l'influence moins consciente, mais très forte du cinéma notamment russe (Eisenstein, Tarkovsky), allemand (Fritz Lang) et de la BD (Bilal). Mais c'est surtout l'expérience vécu en parcourant ces cités, cette impression d'abandon, d'anéantissement. Une architecture pensée, idéalisée, et ce résultat. Un univers proche des images de guerre que l'on voit régulièrement à la télévision ou dans les images de reportage (Beyrouth, Sebrenitsa). Cette image est un peu du reportage réinventé, totalement truqué (ce que devient un peu le vrai reportage, numérique aidant...)

Comment avez-vous fabriqué cette photographie ?

Toujours par assemblage de milliers de clichés, comme pour mes précédents panoramas.

Mais cette image apparemment très uniforme est en fait extrêmement hétéroclite. C'est un patchwork de différentes villes : Sarcelles, la Plaine St-Denis, Clichy, mais aussi Toulouse, Suresnes, Puteaux, Genève (et oui, pas d'à priori social... il y a beaucoup de tags intéressants à Genève...) : voir les plaques d'immatriculation des vehicules et certains panneaux que j'ai laissés)

Tous les éléments sont collectés au fur et a mesure de mes pérégrinations : fenêtres, véhicules, antennes tétés, vitrines, cirque, panneaux, déchets, cabines téléphoniques. Lorsque j'assemble l'image, je puise dans ma photothèque ainsi constituée (il faut beaucoup plus de matériaux que ce que j'utilise finalement). J'ajoute, retire, remets... pour coller parfaitement au tableau de Piero de la Francesca j'ai utilisé un procédé que j'utilise peu, proche de la 3D. J'ai "arrondi" l'immeuble central par déformations successives. Le reste est construit avec peu d'artifices, et demeure le plus photographique possible. Le ciel, esthétisant, crée le lien avec la Renaissance.

Vous glissez toujours des pièges pour le regard : petits objets abandonnés, animaux, scénettes. C’est une rétribution pour le spectateur qui prend le temps de fouiller l’image ? Ou est-ce que cela a un rapport avec l’« intimité » dont vous aimer à parler ?

Oui, c'est déjà un rapport avec le spectateur. Un moyen de l'entrainer au travers d'un scénario, d' énigmes, d'un jeu de piste. A propos des sources, je vous ai parlé cinéma et BD, mais je crois que le jeu video en est une aussi. L'image en contient plusieurs, c'est une juxtaposition de points de vues. Le rapport à l'intimité c'est tous ces objets qui trainent, notamment aux fenêtres) objets usuels, intimes (serpillères, nounours, chaussures). C'est tout ce que l'on voit des habitants (disparus ou retranchés derrière leurs fenêtres barricadées ?), mais c'est beaucoup, suffisant pour un sociologue.