Simone Lagrange, le poids du passé

Auschwitz-Birkenau, 1945. Simone Lagrange sort vivante de l'un des camps les plus meurtriers de l'Histoire. Elle a treize ans. Elle est juive. Cette femme extraordinaire  a fait une force de son passé et a conçu le devoir de mémoire comme une priorité. Elle est décédée le 17 février 2016, à 85 ans.

Le regard perdu, Simone Lagrange pose avec son mari, quelques années après la libération. Comme elle, une poignée de Juifs rentrera des camps d'extermination. Certains raconteront. D'autres n'en parleront jamais. Pendant des décennies, elle a mis des mots sur l'horreur. Le combat de sa vie : raconter ce qu'il s'est passé, ne jamais oublier.

L'horreur

"On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours. Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?" chantait Jean Ferrat en 1963 à propos de toutes les victimes des camps nazis. Ces mots, Simone Lagrange auraient pu les dire. Pendant plus de soixante années, elle écumera bon nombre de collèges et de lycées pour rencontrer des jeunes. Elle racontera comment, du haut de ses treize ans, elle luttait face à la barbarie Allemande. Elle dira comment, avant un long voyage vers l'inconnu, elle tint tête à Klaus Barbie lors de plusieurs interrogatoires musclés dans les locaux de la Gestapo lyonnaise. Puis vinrent les wagons, le rythme incessant des roues qui tournent. L'entassement des vivants, l'odeur des cadavres qui jonchent les coins de chaque compartiment. Les élèves apprendront comment Simone est arrivée face à ce camp à la taille démesurée. Comment elle a menti sur son âge, avec son amie Jacqueline, pour survivre. Et comment elle a survécu dans les conditions atroces d'un camp d'extermination nazi.

170 hectares d'horreur, perdus au milieu de l'Europe. Plus d'un million de déportés ont trouvé la mort dans les camps d'Auschwitz-Birkenau. Juifs, tziganes, Polonais, Soviétiques... ont perdu la vie, à l'abri des regards.

A travers toute l'Europe, les nazis chassaient et persécutaient les Juifs. Simone Lagrange, comme beaucoup, est revenue seule des camps. Sans famille. Mais Jacqueline, une amie avec qui elle s'était liée avant Auschwitz, était vivante. Les deux gamines, complémentaires pour une survie commune, ne se sont pas quittées d'une seule semelle, l'une béquille de l'autre. Ensemble, elles ont affronté l'horreur.

Ne jamais oublier

Raconter, encore et toujours, sont les mots d'ordre de Simone Lagrange. "J'ai même écrit un livre" raconte-t-elle. Oui, écrire est une bonne thérapie parait-il. Et parler aussi. Il était évident pour cette femme miraculée de raconter son histoire et celle des autres, pour laisser une trace. Mettre des visages sur les noms des disparus, des mots sur des images. Les jeunes générations, dans les écoles, deviennent alors sa priorité.

Face à des classes remplies, elle décrit ces hauts murs qu'elles ne pouvaient franchir, elle dévoile les conditions abominables des camps. Devant un tel discours, de son propre aveu, les gamins restaient ébahis. La dureté des camps choque, le langage cru et sans concession de Simone plait.

Le devoir de mémoire sur la Shoah a deux avantages. Les écrits restent et les nouvelles technologies permettent de rendre immortels les témoignages. Mais que restera-t-il de la Seconde Guerre Mondiale et de l'Holocauste en particulier, dans 70 ans ? Les rescapés ne seront plus là pour décrire et raconter. Alors au-delà des paroles, il faut des actions : "Au 40e anniversaire de la libération des camps, j'ai demandé au maire de Grenoble de mettre en bas du monument des déportés une plaque, avec le mot Auschwitz. On m'a dit "nous y penserons." Et pour le 50e anniversaire j'ai demandé la même chose. Il aura fallu attendre encore 20 ans et se battre pour l'avoir. Aujourd'hui, cette plaque existe. Je trouve que c'est important."

Plaque commémorative à la mémoire des déportés morts à Auschwitz-Birkenau

De son œil malicieux, Simone Lagrange analysait la société actuelle avec beaucoup de recul, de la montée de l'antisémitisme jusqu'aux attentats de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. L'élan de solidarité qui a émergé au début de l'année dernière, cette union nationale et ces millions de gens dans les rues, lui ont d'ailleurs donné le sourire.

La franchise et la parole libre ont toujours porté Simone Lagrange. Etre une femme libre, après des mois de détention, était devenu une priorité. "Personne ne m’empêchera de dire ce que j'ai à dire. Jusqu'à la fin de mes jours, si j'ai quelque chose à dire, personne ne se mettra en travers. J'ai décidé de ne pas baisser la tête. Sur cette période là, personne ne me fera taire." avant de conclure : " Je pense que si je suis rentrée des camps, alors que je n'avais aucune raison d'en sortir, ça n'a pas été anodin. J'ai prêté ma voix, autant que j'ai pu, à 6 millions de morts."