L'amour sans préservatif

Un constat. Lors d'un récent sondage réalisé pour la Smerrep par Harris Interactive, un jeune sur trois déclarait ne "Jamais" mettre de préservatif. De ce constat, plusieurs questions mais surtout une : le jeune de 2015 fait-il "moins" attention, et pourquoi ?

Pour répondre il fallait d'abord demandé aux premiers intéressés : les étudiants. Quatre témoignages, deux filles, deux garçons, de 19 à 24 ans, des vies sexuelles plus ou moins "sages", et surtout des regards différents sur la maladie.

Les réponses sont, la plupart du temps, édifiantes. Tous les quatre connaissent un ami, souvent plusieurs, qui a pris le risque de coucher sans préservatif, et sans test préalable. Trois des quatre des témoins l’ont même déjà fait, si bien qu’il est presque banal de « faire confiance ». Diverses raisons entraînent ce genre de comportements contre lesquels la lutte est, depuis la découverte du VIH, permanente.

Pourtant, la génération des nouveaux jeunes, ceux qu’on définit généralement par leur appétit technologique lorsqu’on les nomme « Génération Y », prend de plus en plus de risques, que ce soit sur le plan sexuel, mais aussi de la consommation d’alcool (le fameux « binge drinking ») ou encore du comportement routier. Renaud Bouthier, président de l’association Avenir Santé, suit de très près les comportements des jeunes, et peut prétendre au titre de « spécialiste » du comportement des 18-25 ans, population sur laquelle son association exerce ses actions de prévention. Il confirme la thèse de la prise de risque, et l’associe aux « difficultés » de cette génération.

Aucun des étudiants interrogés n’a évoqué cet aspect « difficile » de la vie d’étudiant actuel, ce qui relève plus d’une sociologie du comportement à un niveau national. Cependant, tous ont des excuses à leur comportement, des circonstances dans lesquelles ce qui est arrivé à eux, ou à leurs amis, était grave, mais (presque) inévitable.

Certains, plaident la précipitation. Lorsque Coralie l’a fait sans préservatif, c’était « la fin de soirée » et elle « connaissait déjà un peu » son partenaire. « C’était bête, mais c’était l’impatience » résume celle qui a « énormément flippé les jours d’après », jusqu’au test qui se révèlera négatif. « Pour me rassurer, je me disais que quand même, ce mec, ce n’était pas un Dom Juan non plus » rajoute-t-elle. Mais elle confirme que « l’argument le plus courant chez mes amis qui le font (comprendre, sans préservatif), c’est la précipitation. On est dans le feu du moment, on n’a pas de capote sous la main… »

Une version qui se rapproche de Timothée, lui qui a pris le risque « trois fois », quand il était « plus jeune ». « C’était des soirées arrosées, et on n’avait pas de préservatifs, et j’avoue que je n’ai pas non plus cherché à en avoir. » Lui aussi a eu peur, et s’est rendu dans un centre de dépistage rapidement.

"Je n'ai pas demandé son certificat médical sous mes yeux, mais bon..."

Robin, lui aussi, l’a fait « sans préservatif ». « Pourtant j’en ai presque tout le temps sur moi, c’est quasiment automatique » explique-t-il. Mais il avance l’argument fatal, celui qui est à la fois irréfutable et pourtant extrêmement fragile : « Je leur faisais confiance (c’est arrivé avec deux filles différentes) ». « J’avais bien discuté avec elles, je le connaissais, je savais leur expérience. Alors oui je n’ai pas demandé le certificat médical sous mes yeux, mais bon… »

Même Maëva, la seule des quatre témoins à ne pas avoir tenté le VIH en couchant sans préservatif et non-dépistée, comprend l’argument. « Je sais qu’il y a des personnes qui font confiance, qui couchent sans. Si on a beaucoup de partenaires, je cautionne pas du tout, mais dans le cas d’une fois, c’est compréhensible » déclare celle qui pense qu’elle ne le fera « jamais » sans, puisque « quand on est contaminés, c’est pour la vie ».

Une affirmation juste, dont pourtant peu de jeunes ont une conscience réelle. Renaud Bouthier avance cet argument comme une autre explication de la prise de risque. Un manque d’informations, ou tout au moins un déficit de visibilité de la maladie.

Est-ce que le SIDA fait encore peur, en 2015. La question méritait d’être posée, mais les étudiants éludaient généralement la réponse. Des « oui, mais », ou encore des « non, mais quand même on est conscients ». Maëva résume le sentiment général : « Quand les gens ou les médias en parlent, on sait que c’est sérieux, mais peut-être qu’on n’en parle pas assez. Si les gens le font sans préservatif, c’est aussi peut-être qu’ils n’ont pas forcément peur. » La peur viendrait donc d’un déficit d’information. Robin a lu « dans des magazines » sur le sujet, il sait que l’infecté « peut vivre avec la maladie », mais pense, à tort, « qu’on peut aussi en guérir ».

Et lorsqu’on demande à Coralie la différence entre VIH et SIDA, la réponse est hésitante : « Euuuh, il y en a un c’est juste le virus, et l’autre la maladie, je dirais un peu par logique, mais je n’en suis pas sûre. » Pas d’inquiétude pour le lecteur, la différence, la voilà.

À 20 ans, "ça vous tombe dessus"

Et même si l’on n’en guérit pas, ceux qui prennent le risque n’en ont pas pour autant peur. Outre la « confiance » ou la « précipitation », l’argument du « plaisir » est aussi présent. « C’est vrai que c’est beaucoup moins plaisant, ça gâche l’acte » avoue Robin. Un avis partagé par Coralie pour qui « le jeu n’en vaut pas la chandelle » pour autant.

Du côté de Timothée, celui qui a le plus pris de risques parmi les étudiants-témoins, la représentation du risque évolue avec l’âge. « Quand je l’ai fait, j’étais beaucoup plus jeune, j’avais moins de 20 ans. On m’en avait parlé, mais quand ça vous tombe dessus à cet âge là, généralement on n’est pas hyper expérimenté, et du coup on ne fait pas forcément attention. »

Prévenir plus, et plus jeune. Un leitmotiv pour Marc Dixneuf, directeur des actions associatives France, du Sidaction. Pour lui, la différence se fait plus jeune, avant le lycée. La responsabilité est bien sûr celle des parents, mais aussi celle de l’école.

Les stéréotypes persistent

Chez notre panel d’interrogés, les parents ont pourtant joué leur rôle dans la prévention. Les parents de Timothée lui avaient dit : « si tu fais l’amour, tu mets une capote, point barre. » Robin a reçu le même message, grâce à sa mère. Maëva partage le même avis : au niveau de l’information « tout dépend des parents, des amis » même si c’est « un sujet intime, on n’en parle pas avec tout le monde ».

Pourtant, Coralie déplore un certain manque d’intérêt, de sensibilisation en grandissant. « Quand j’étais jeune, je me sentais informée, maintenant qu’on est censé être responsables, il n’y a plus beaucoup d’actions » même si « lorsqu’on va à la médecine préventive, on en parle librement. Mais il faut faire la démarche ». Aucun n’a l’air de se plaindre d’un manque de sensibilisation plus jeunes et tous se remémorent des campagnes de prévention « au collège ».

Ce qui n’empêche pas certains clichés de rester tenaces, comme celui qui lie l’homosexualité, ou bien l’origine de la personne, à la contamination. Timothée est le seul à aborder cette thématique, et le fait de façon presque naturelle malgré la violence de ses propos. Il évoquait alors un ami qui avait pris, par le passé, des risques à plusieurs reprises. Pour le défendre, il a tenu ces propos : « J’estime, que dans l’environnement et les filles qu’on est amenés à fréquenter, on a moins de chances de l’attraper que d’autres personnes ». Un de ses amis, présent lors de l’interview, a même été choqué par ces paroles, qui visaient apparemment des populations comme les homosexuels, ou les personnes vivant dans d’autres conditions, bien plus pauvres (en Afrique par exemple).

Concernant la population homosexuelle, les derniers chiffres ne permettent malheureusement pas de classer ce cliché parmi les archives du passé. Lors d’une émission traitant de la prévention contre le VIH, Yaëlle Amsellem-Mainguy, chercheuse sur la santé des jeunes à l’INJEP (Institut National de la Jeunesse et de l’Education Populaire), et Marc Brisson, responsable au pôle Isère VIH, discutaient des derniers chiffres, alarmants, concernant cette population. Aussi, dans la deuxième partie ils expliquent le genre de propos tenus par Timothée au-dessus très simplement : il est plus facile de rejeter le risque sur l’autre, pour se rassurer.

Coralie, une de nos étudiantes, a dans son entourage un ami gay, « qui ne se protège quasiment jamais, même lors de relations éphémères ». Et si elle lui « fait la morale à chaque fois » car « son argument c’est le plus stupide, celui du plaisir gâché », son ami n’est pas le seul (écouter au-dessus), dans cette situation. Les jeunes homosexuels se protègent moins que leurs aînés, ce qui n’est pas le cas pour le reste de la population active sexuellement.

En effet, on peut « stigmatiser » les jeunes, alarmer sur leur situation comme Renaud Bouthier, mais ceux-ci prennent en réalité moins de risques que leurs aînés. Comme on peut le voir sur cette infographie, les personnes actives sexuellement au-delà de 50 ans se protègent moins, se sentent moins concernés, et se dépistent moins. Tiercé perdant, en deux graphiques.

Dans le débat déjà évoqué plus haut, Yaëlle Amsellem-Mainguy avait déjà relevé ce phénomène de déresponsabilisation dès lors qu’on passe vers une sexualité plus « mature ».

Reste alors pour ces générations aînées à trouver la bonne balance entre faire la leçon, et donner l’exemple. En attendant de nouvelles méthodes pour éradiquer, une bonne fois pour toutes, le virus du VIH.

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