INTERVIEW

"Auschwitz n'a jamais été libéré"

Rescapée des camps de la mort, Simone Lagrange raconte, 70 ans après, l'horreur qu'elle a vécue.

PAR ADELINE GAILLY - 19 février 2015

"Chez moi". C'est l'expression utilisée par Simone Lagrange, née Kadosche, pour évoquer Auschwitz où elle a été déportée avec ses parents à l'été 1944. Au fond d'elle, elle n'est "jamais sortie du camp". Dénoncés par une jeune fille recueillie par la famille, sa mère est gazée puis brûlée et son père abattu sous ses yeux. Elle a seulement treize ans. Elle, a subi les tortures de Klaus Barbie, "le boucher de Lyon". Dès lors, le combat de sa vie est de retrouver cet homme pour qu'il soit jugé. Son objectif est atteint en 1987. Tout au long de sa vie, elle a tenu à transmettre son histoire. Aux jeunes, dans les écoles et puis par un livre car elle voulait "absolument que l'on sache" et elle estimait qu'elle le "devait à ceux qui ne sont pas revenus". Aujourd'hui, 70 ans après la libération du camp, elle rappelle que "le mal est toujours présent" et que, surtout, "il ne faut pas oublier".

Comment s'est déroulée votre arrestation ?

Nous avons été arrêtés sur dénonciation, pour de l'argent. Je l'ai appris le premier soir quand je suis passée entre les mains de Barbie. Il demandait l'adresse de mes jeunes frères et sœurs que nous avions envoyés à la campagne pour les protéger. Il était au courant ce qui prouve que nous avions été dénoncés. Je n'ai su que bien après qui c'était. Il s'agissait d'une jeune fille que mes parents avaient recueillie car sa mère était morte. Ensuite, Barbie est venu m'interroger pendant sept jours de suite. Je me demandais si je retournerais à la prison le soir. Ils avaient vite fait de tuer. Quand vous étiez entre leurs mains, vous ne saviez pas ce qui allait se passer...

Quels sont les souvenirs les plus marquants que vous gardez du camp d'Auschwitz ?

Au camp, j'étais avec une camarade de mon âge. Elle jouait du violon pour accompagner les morts. Je travaillais à la pelle et à la pioche à côté d'elle. Les fours crématoires marchaient mais quand ce n'était pas suffisant, on nous faisait creuser des fosses pour mettre les morts dedans. Nous avons vécu des moments tragiques ensemble. Nous accompagnions les gens à la mort. Pour le 70ème anniversaire, j'ai vu toutes ces personnalités assises bien sagement à écouter de la musique. Mais pour moi, la musique c'était celle qui accompagnait les gens pour aller à la chambre à gaz. Vous savez que, lorsque l'on parle du camp avec d'anciens déportés, nous disons "chez moi" en parlant du bloc où nous étions. C'est le camp qui nous appartient et nous appartenons au camp. Nous y avons laissé tant de choses. Nous ne sommes jamais sortis du camp. Nous avons survécu mais, quelque part, une partie de nous-même est restée là-bas.

Vous en parlez comme si c'était hier... Vos souvenirs sont très proches ?

Oui, tout à fait.

Saviez-vous à quoi vous attendre au moment de votre déportation ?

Quand nous avons été arrêtés, nous ne savions pas vraiment. Nous savions seulement que des gens étaient fusillés. Pour le four crématoire, on nous l'a dit le premier jour mais nous n'y avons pas cru. Comment imaginer que mille personnes allaient être tuées à la fois ? On n'imagine pas. Alors, quand on vient vous expliquer qu'on les a gazés et qu'ils sortent par la cheminée, on regarde les flammes. On ne comprend pas. Ma camarade m'a demandé : "Ma sœur a été tuée et elle sort par la cheminée ?" On a rigolé. C'était de l'inconscience, ce que vous voulez, mais on ne peut pas le croire.

Avez-vous toujours eu l'espoir de vous en sortir ?

Oui, j'ai toujours dit que je m'en sortirai. En principe je n'aurais pas dû rentrer. Les enfants étaient brûlés le jour même. Ma mère a dit que j'avais seize ans. À seize ans, on n'allait pas à la mort, à quinze ans, on y allait et à treize encore plus.

Êtes-vous croyante ? Si oui, la religion a-t-elle joué un rôle dans votre histoire ?

Non, je ne suis pas pratiquante même si comme tout le monde, j'ai un fond de croyance quelque part. Personnellement, je n'ai jamais caché quelle était ma religion puisque j'ai payé cher le droit de l'afficher. Donc je suis juive et je ne m'en cache pas.

Qu'avez-vous ressenti au moment de la libération ?

On affirme que le camp d'Auschwitz a été libéré le 27 janvier 1945 mais, au fond, Auschwitz n'a jamais été libéré. Quand les armées soviétiques sont arrivées, il n'y avait plus personne dedans. Il n'y avait que des morts et des grabataires. Nous, les déportés, nous étions sur la route. Les Allemands nous ont obligés à fuir. C'est ce qu'on a appelé la marche de la mort. Quand nous sommes rentrés de déportation, nous n'étions plus que 2500.

Êtes-vous retournée à Auschwitz depuis ?

J'y suis retournée une seule fois avec 200 élèves et quatre autres déportés. En arrivant au camp, nous nous sommes regardés tous les cinq et nous avons dit : "Tiens, l'odeur est toujours là." Ceux qui n'avaient pas été déportés n'ont pas compris. Nous sentions encore l'odeur âcre de la chair humaine brûlée. Comment expliquer cela ? Même si ces jeunes sont venus avez nous au camp, ils ne pouvaient pas comprendre...

Était-ce difficile pour vous de revenir là-bas ?

J'ai été bouleversée par les cheveux amassés les uns sur les autres. Non pas par les cheveux en eux-mêmes mais par leur couleur. Au moment où ils étaient coupés, les chevaux étaient blonds, bruns, roux selon la personne et là tous les cheveux étaient gris. Les cheveux avaient vieilli. Ils ont continué à vivre et à mourir tout doucement alors que les personnes étaient mortes. Cela m'a troublée.

Vous avez été une des premières personnes à reconnaître Klaus Barbie et à réclamer son retour en France pour qu'il soit jugé. Comment cela s'est-il déroulé ?

J'ai vu une photo de lui à la télévision. On passait sa photo pour que des personnes reconnaissent en lui "le boucher de Lyon" et se manifestent. Quand je l'ai vu, j'ai dit à mon mari : "Il serait légèrement plus vieux, je pourrais croire que c'est celui qui m'a torturée." Je ne connaissais pas son nom. À l'époque, il se faisait appeler Altmann. J'ai su plus tard que son vrai nom était Barbie. Je n'étais pas sûre que c'était lui. Je voulais le voir marcher, parler, bouger. C'est le genre de choses qu'une enfant de treize ans garde en elle. J'ai fini par en parler à un ami journaliste qui m'a invitée à venir à l'ORTF, à Paris. C'était le 2 février 1972. Ils passaient une émission à la télévision dans laquelle il y avait une interview de Barbie, réalisée par Ladislas de Hoyos. Dès qu'il s'est mis à bouger, je l'ai immédiatement reconnu.

Qu'avez-vous reconnu en premier chez lui ?

D'abord son regard et puis son visage. Il se pinçait la joue quand il était mal à l'aise. Il avait toujours cet air doux. J'ai dit au journaliste qui était à côté de moi : "Vous allez voir, il va regarder ses ongles et il va les frotter contre sa veste." C'est ce qu'il a fait. Tout m'est revenu.

Vous avez eu à cœur d'aller dans les écoles pour raconter votre histoire. En quoi était-ce important pour vous ?

J'ai estimé que j'avais eu la chance de rentrer des camps et je ne voulais pas que cela reste dans l'oubli. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu parler. J'ai voulu absolument que l'on sache. Tous ceux qui sont restés dans les camps n'ont pas pu faire entendre leur voix donc je l'ai prêtée à six millions de morts. J'ai rencontré plus de 10 500 élèves en tout. Je ne me suis jamais fait payer même en allant loin d'ici puisque j'ai été dans toute la France et même à l'étranger. J'y allais à mes frais. J'ai considéré que je le devais à ceux qui ne sont pas revenus.

Est-ce douloureux pour vous de revivre ces moments à chaque fois que vous en parlez ?

C'est toujours difficile de démarrer mais ensuite je me donne tellement. J'ai eu la chance de rencontrer des jeunes qui m'ont écoutée avec une qualité particulière. Ils m'ont donné énormément et je leur ai donné aussi tout ce que j'avais en moi. C'était extraordinaire comme échange.

Vous avez écrit un livre, sorti en 2000, intitulé « Coupable d'être née, Adolescente à Auschwitz ». Était-ce important pour vous d'écrire ce livre ?

Non, je n'ai pas du tout été tentée d'écrire. Et puis il y a eu le procès Barbie. Quand il s'est terminé, une fois rentrée chez moi, j'ai pris des feuilles vierges qui traînaient et j'ai commencé à écrire. Cela a duré quatre ans sans jamais que je me relise. J'écrivais à la suite sans savoir ce que j'avais écrit avant. Aujourd'hui encore je ne l'ai pas relu. Je sais ce que j'ai écrit.

Qu'avez-vous fait ensuite ?

Ensuite, j'ai dit à mon mari que ce serait simplement pour laisser quelque chose à mes enfants. Et puis, lors d'une réception, mon mari a donné une copie à mon ami Élie Wiesel, prix Nobel de la paix. Après cela, il m'a cassé les oreilles pendant au moins trois mois. Il me disait : "Tu n'as pas le droit de le garder pour toi. Il faut que tu le publies." Il m'a même proposé de faire la préface. Mon ami Bertrand Poirot-Delpech de l'Académie française, voulait aussi faire la préface. Je lui ai dit qu'il pouvait faire la postface. J'ai été écrasée par deux monstres de la culture [rires]. Quant à la publication, Élie Wiesel m'avait donné les adresses des éditeurs. Je lui ai dit que j'en prendrai un au hasard. S'il acceptait c'était bon, sinon c'était fini. J'ai envoyé mon livre. Quatre jours après j'ai reçu une lettre qui me disait qu'il fallait absolument je les rencontre.

Les représentations d'Auschwitz que l'on peut voir dans les films sont-elles réalistes ?

Non, la plupart du temps ce n'est pas réaliste donc, quand je regarde un film à la télévision, je commente sans arrêt [rires]. La Liste de Schindler, par exemple, c'est un très bon film mais il n'est pas du tout vrai. Je n'ai jamais vu de douches à Auschwitz. Je n'ai pas vu des personnes que l'on remettait dans le train parce que c'était une erreur. Il y a eu des erreurs mais les gens sont restés au camp. Et puis cet Allemand qui pleure, c'est trop, c'est beaucoup trop. Dans ce même film, vous voyez aussi un Allemand qui boit énormément pour pouvoir tuer. Je peux vous dire qu'ils n'avaient pas besoin de boire pour tuer. J'ai vu plusieurs fois un SS passer, sortir son revolver et tirer sans raison sur les gens.

70 ans après, quel est le message que vous aimeriez transmettre ?

Surtout n'oubliez pas. Si vous oubliez, vous revivrez la même chose. Il ne faut pas s'endormir sur les lauriers du passé. Et puis, 70 ans après, le mal est toujours présent. Le fascisme n'est pas que chez les Allemands. Cela peut revenir de n'importe où. En Ukraine, il y a des fascistes qui sont terrifiants. Ils ont des croix gammées tatouées derrière le crâne. Ce sont les difficultés de la vie qui amènent le fascisme.

Les grandes étapes de la vie de Simone Lagrange sont à retrouver ici.

Cette plaque a été apposée, en 2009, à l'entrée de la prison de Montluc où de nombreux résistants ont été torturés et tués sous l'occupation