LE 115 NE RÉPOND PLUS
L'urgence de l'hébergement

La fondation Abbé-Pierre vient de dévoiler les chiffres alarmants du mal-logement en France. À Grenoble on estime le nombre de sans-abri entre 750 et 3000. Le point sur la situation de la ville avec les membres du 115.

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Silence épais dans les rues de Grenoble enveloppées dans le froid de l'hiver. Il est plus de minuit. Ici, les nuits se ressemblent. Le vent lèche les murs des artères au repos. Quelques carrés de lumière se découpent encore sur les façades obscures. On devine, ici et là, derrière les vitres, des scènes de vie quotidienne: le halo bleuâtre d'une télévision, le quiétude d'un salon bien chauffé. En bas des immeubles pourtant, certains n'ont pas la chance de profiter de ce confort presque banal. Ils seraient près de 3000 à Grenoble.


"Recueillir
le désespoir"

Ce chiffre, c'est le 115 qui l'a établi en 2014, comme il le fait chaque année dans son baromètre. La plateforme téléphonique a pour mission d'orienter les personnes en détresse vers des structures d'accueil (les hébergements d'urgence) qui disposent de places libres. Un toit, un lit, pour une ou deux nuits.

Ici, le téléphone sonne toutes les trois minutes. Entre 7 heures et midi, le standard explose. Mais c'est la même réponse. Invariablement. Au bout du fil, les écoutants passent leur journée à dire non à des hommes, des femmes, des familles dans le besoin. Sur les 6 000 coups de fils passés dans l'espoir de trouver un refuge temporaire sur Grenoble, seuls 2 % ont obtenu une réponse favorable.

« Les gens qui appellent ont l’espoir quotidien de décrocher le ticket gagnant. Et nous, on recueille leur désespoir sans rien pouvoir leur proposer »

Marilyne, écoutante


Bousculade

Des places, il n’y en a plus dans la région. Sur les 238 initialement prévues pour les séjours d’urgence très courts, seulement 174 sont ouvertes pour le moment. Et ce problème d'engorgement des structures d'accueil n'est pas nouveau. Noura, porte-parole des écoutants du 115, dénonce les carences du dispositif : "À la base, ces structures sont là pour laisser aux gens le temps de rebondir, mais ce n’est pas le cas, ils retournent à la rue."

Aux hébergements d'urgence s'ajoutent d’autres types de logements dits pérennes. Ils peuvent accueillir les sans-domicile pour trois mois renouvelables, s'ils peuvent justifier d’une autorisation de travail. Mais ces structures sont elles aussi submergées. Les pouvoirs publics se montrent incapables d'apporter une solution viable pour les aider à trouver un logement stable. Conséquence : les personnes qui occupent ces logements d'insertion longue durée obstruent le circuit et empêchent celles qui attendent dans les hébergement d'urgence d'accéder à des appartements censés servir de tremplin à une nouvelle vie.

Plan B

« Il n’y a pas de pensée dans la durée, c’est du bidouillage ! », estime Marilyne, une des écoutantes. Pour parer à la demande, les structures multiplient les solutions bancales et précaires. Hôtel, logement chez l'habitant, dans les bureaux...

La situation en devient même absurde lorsqu'on s'intéresse aux coûts de l'hébergement : le prix d’une nuit dans une structure se situe entre 17 et 35 euros. L’hôtel est une solution très onéreuse, mais souvent nécessaire. La note s'alourdit avec les interventions de pompiers ou les frais d’hôpital quand la vie dans la rue devient trop rude. Des coûts qui pourraient être évités et investis plus intelligemment. Dans la construction de nouvelles structures d'accueil, par exemple.

"Des quotas arbitraires"

Ce n'est pas la solution retenue par les autorités. Au lieu de ça, pour faire face à l’urgence et à la demande croissante pendant l’hiver, la préfecture de l’Isère a mis en place des critères de sélection afin d’effectuer un tri à l’entrée des structures d’accueil. Selon les consignes, les parents isolés avec un enfant de moins de 3 ans restent prioritaires. Les mères seules sont des victimes privilégiées des violences de rue, et les enfants en bas âge doivent impérativement être protégés.

Mais ce sont d'autres critères qui révoltent les écoutants. Basés sur le statut administratif des demandeurs, qui va souvent de pair avec leur nationalité, ces critères instaurent une « discrimination arbitraire et illégale », selon eux. Les personnes qui attendent leurs papiers ne pourraient donc pas bénéficier d’un hébergement d’urgence. Les membres du 115 ont aussi été sommés d’effectuer un tri selon l’état de santé des demandeurs. « Nous ne sommes pas habilités à poser ces questions, mais nous sommes obligés. On touche à l’intime et ils ne peuvent pas dire non s’ils veulent être défendus », déplore Marilyne. Sur le terrain, seuls les critères comptent malgré les alertes lancées par les bénévoles du Samu Social, les membres des maraudes de nuit et des associations qui viennent en aide aux sans-abris.

« Ce qu’on fait n’a
plus de sens »

Noura, écoutante

Appliquer la loi

Mis en cause par les écoutants du 115 pour son immobilisme, le Conseil général n'a pourtant pas souhaité répondre. Il précise toutefois que "la responsabilité se trouve malheureusement plus haut" et que "les écoutants se trompent d'ennemi".

Pour les écoutants et les associations, c'est la loi elle-même qui est bafouée. Le principe “d’inconditionnalité et de continuité de l’hébergement”, inscrit dans le Code de l'Action Sociale et des Famille (CASF), est foulé au pied par ces critères de sélection. "Qu’on respecte la loi et qu’on arrête l’hypocrisie que représentent les quotas", ajoute Noura.  "Sans eux, on serait à 100 % de demandes non traitées ! Et peut-être que là, l’État réagirait…"

La trêve hivernale se termine le 31 mars. Mais avec la fin de l'hiver vient aussi l'oubli. Contrairement aux idées reçues, l'été est la pire des périodes : lits en moins, bénévoles déserteurs... Pourtant le froid est loin d'être le seul ennemi des sans-abri. La violence, les agressions et la misère sociale, elles, ne connaissent pas les saisons.

Bérénice Charles