" JE VIENS  D'AILLEURS "


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Portrait d'une génération d'immigrés italiens à Grenoble

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Notes de jazz dans un poste grésillant. Cuisine emplie d’un parfum de laurier. Mise en plis et carmin au bout des lèvres. Du haut de ses 86 ans et de son petit mètre quarante, Giuseppina bouillonne d’énergie. Il ne faut pas se fier à son regard clair. C'est un caractère de volcan qui sommeille à l'intérieur. « À la méditerranéenne » comme elle dit.

Les rides qui creusent ses joues sont celles des gens qui ont passé une vie à sourire. Celles qui plissent son regard témoignent pourtant d’une vie qui n’a pas toujours été tendre. C’est à seulement 16 ans que cette italienne quitte son petit village de Corato, dans le sud du pays. A l’époque, ils sont nombreux à quitter l’Italie dans l’espoir de trouver un avenir meilleur de l’autre côté des Alpes ou de l’autre côté de l’Atlantique. « On avait la guerre et puis surtout pas de travail » tranche-t-elle. Elle cuisine pendant qu’elle parle, comme pour s’occuper à ne pas trop penser.« Le plus dur, ca a été de faire le deuil de notre vie au village. Tout laisser derrière nous. Tout ce qui avait fait notre vie jusque là ». De cette vie il ne lui reste qu’une collection impressionnante de photo qu’elle étale avec soin sur la table. De la famille, des autoportraits, des amis perdus.

TRAVERSER    LES    ALPES

Plusieurs trains à travers le pays et une randonnée dans les Alpes plus tard, la voilà débarquée en France. Elle rejoint son père et son frère déjà installés à Grenoble et vivote de petits boulots. Elle fréquente les immigrés italiens qui se retrouvent dans les cafés des quais de Grenoble et rencontre Domenico, un soudeur romain qui deviendra son mari et le père de ses 7 enfants. « On vivait dans un 30m2, mais c’était les plus belles années de ma vie ».

Elle parle avec émotions des gens qui les ont soutenu quand ils se sont installé dans leur petit appartement de la rue Saint Laurent. Des voisins français qui leur ont tendu la main, et qui ont partagé avec eux. « La maison était toujours pleine et il y avait toujours quelque chose à offrir, même si on avait pas grand chose ». Et cette convivialité se lit jusque dans ses gestes. Elle a le tutoiement facile, assène des tapes dans le dos et parle avec les mains. Surtout, elle insiste pour offrir à mange et à boire.

Puis Giuseppina fait l’amère expérience du racisme. « On nous traitait de « macaroni ». C’était récurrent». Les regards, les réflexions et les soupçons. Pourtant, elle et son mari ont mis un point d’honneur à apprendre le français, à travailler, à s’intégrer. Aujourd’hui, elle préfère en rire et ne garder que les bons souvenirs de ce pays dans lequel elle vit depuis maintenant 70 ans. Son mari s’est engagé dans l’armée afin d’être naturalisé. On les a aussi incité à franciser leurs prénoms et leur nom de famille. Quand à leurs enfants, ils sont fiers de leurs origines. « La culture italienne elle se ressent surtout dans notre mentalité, notre manière d’être soudés, de partager avec les autres. Elle est dans les assiettes, dans le poste de radio ou de télé. Mais on est avant tout Français maintenant». Une vie entière, une vie de travail, une vie de famille: ils ont tout construit ici.

L'ULTIME    TRACE

Son rire est franc, son accent discret. L’ultime trace d’un passé dont elle ne peut se défaire complètement : « Sur ma carte d’identité je m’appelle Joséphine. Mais pour tout le monde je reste Pina! Je viens d’ailleurs, je ne peux pas l’effacer!». Lorsqu’on lui demande son avis sur les débats actuels, sur l’immigration, les étrangers et le Front National, la mamma balayent les questions d’un revers de main : « Que ceux qui essayent de trouver un endroit meilleur, qui sont honnêtes et dévoués soient constamment suspects juste parce qu’ils ne sont pas d’ici… Je l’ai trop vécu pour l’accepter! ». Le volcan s’est réveillé.

« Allez, reprend à manger va! ». Pas la peine de discuter, il faut s’exécuter.

Bérénice charles