La Poste
ou le cynisme au service du public

Face à un raisonnement issu du privé, les travailleurs d’un service public ne se laissent pas faire en Isère. Des petites tensions quotidiennes aux coups de gueule animés, l’on arrive à la grève et aux manifs... Récit d'une mobilisation sincère et révoltée.

Le 18 novembre dernier, la direction de La Poste Echirolles apprend à ses 25 facteurs que leur bureau serait délocalisé d’ici avril 2015. En clair, le centre d’Echirolles sera fermé et le groupe de collègues sera éclaté entre le centre Lionel Theret à Grenoble et celui d’Eybens, commune environnante. Pourquoi ? La direction prétexte un projet immobilier. D'après les facteurs, les élus municipaux ont affirmé que ce projet immobilier n'existait pas.

Du droit bafoué...

Pour l'équipe de salariés, quitter Echirolles signifie multiplier les délais et les incidents de distribution, compliquer une organisation de travail déjà complexe à gérer.

Suite à l'annonce de délocalisation, les facteurs se mettent alors en grève, une journée en décembre, puis une autre en janvier. Le 24 janvier, 9 salariés grévistes tombent sous le coup de sanctions disciplinaires, dont 4 entretiens préalables à licenciement. Le lendemain, les facteurs sont reçus par la direction, qui leur propose un échange de bon procédé... Les facteurs d'Echirolles ont accepté de répondre à mes questions, sous couvert d'anonymat pour certains. Sami (prénom d'emprunt) est l'un des facteurs ayant reçu un entretien préalable à licenciement, menace directe de prendre la porte dans des délais très brefs. Tout comme les 9 autres salariés, Sami s'est rendu au syndicat Sud PTT début février, afin de constituer son dossier de contestation de la décision de sa direction face à la justice.

Son   //   Témoignage de l'un des grévistes sanctionnés :

Les négociations évoquées par Sami, ce sont celles qui ont été instaurées par la direction au lendemain de l'annonce des sanctions disciplinaires.

Son   //   Le chantage vu par deux facteurs d'Echirolles :

Levée de certaines mesures contre l'arrêt d'un préavis de grève... Tel est le modèle de dialogue instauré par la direction de La Poste, une position que les syndicats de facteurs dénoncent. Parmi les plus mobilisés, François est facteur au centre courrier d'Echirolles et militant au syndicat Sud PTT. Il a accepté de répondre à mes questions.

Vidéo   //   "Des méthodes anti-démocratie" pour François :

"Cette délocalisation absurde nous n'en voulons pas car c'est une dégradation supplémentaire pour la qualité du service rendu aux usagers et nos conditions de travail" explique une pétition qui tourne dans tout Echirolles depuis le mois de novembre. Il faut dire que la lutte est devenue populaire à Echirolles.

Vidéo   //   Le modèle de lutte défendu par les facteurs d'Echirolles :

Un modèle de lutte qui semble suivi, puisque certains élus de la mairie d'Echirolles prennent parti en faveur des facteurs.

Côté direction, on botte en touche. Contacté par téléphone à l’heure des dernières mobilisations, le directeur du bureau de Poste d'Echirolles Nicolas Evain a répondu ne pas être en mesure de m’accorder un rendez-vous lui-même. "Seul le service communication peut décider si oui ou non le directeur répond aux questions des journalistes", étudiants ou pas. Réponse du service communication : “Monsieur Evain ne pourra pas répondre à vos questions… Au vu du climat actuel, cela agacerait plus qu’autre chose.”

Les facteurs d’Echirolles ne sont pas les seuls en lutte contre leur direction. En Isère, la politique de structure privée est aussi contestée par les facteurs de Vienne, Pontcharra, Pont-Evêque, Saint-Egrêve et d’autres...

Au plan social déguisé

Grenoble, vendredi 6 février 2015. Plus de 100 facteurs piétinent dans le froid, devant le bureau de Poste Chavant. Bonnet, gants, cache-nez, ils sont tout équipés. “On est là jusqu’à ce que la direction veuille bien nous recevoir” précise Sophie, factrice de Pont-Evêque. Les facteurs isérois sont en grève, ce vendredi venteux, à l’appel de plusieurs organisations syndicales (Sud, CGT, FO). En cause : une “pause méridienne” sur le point d’être mise en place par la direction, contre l’avis du personnel. Placée à l’heure du déjeuner, cette pause de 45 minutes est imposée et non rémunérée. Selon la direction, elle améliore les conditions de travail des facteurs, en leur permettant de se restaurer. Un discours éloigné de la réalité du métier à en croire les facteurs...

Diaporama   //   La mobilisation des facteurs isérois :

Imaginez un peu... Vous êtes facteur depuis plusieurs années. 6 jours par semaine, dont souvent le samedi, le réveil sonne. Le travail commence à 6h45. Tout d’abord, les tâches d’intérieur (trier le courrier, envoyer les colis, gérer les erreurs d’envois, ...). Puis à 9h, la tournée. A pied, en vélo ou en voiture, sous le soleil, la pluie ou la neige, il faut y aller. Vous la connaissez votre tournée, vous la bouclez presque toujours dans les temps. Vous terminez le travail à 12h45, lessivé mais la perspective de l’après-midi et la soirée libre est agréable. Dans ce programme dense, vous disposez tout de même 20 minutes de pause payées. Voilà la journée type d’un facteur aujourd’hui, sans la pause méridienne.

Selon le discours tenu par la direction aux salariés, cette nouvelle pause améliore les conditions de travail des facteurs en leur “permettant de se restaurer pendant leurs tournées”. Pour les facteurs, c’est tout l’inverse. Non seulement le temps de pause n’est plus inclu dans le temps de travail - donc pas payé - mais en plus, le facteur est contraint de rester plus longtemps sur son lieu de travail. Or son lieu de travail, c’est la rue. Poireauter 45 minutes lorsqu’il neige, avant de pouvoir reprendre la tournée, une amélioration des conditions de travail ? Pas vraiment. “Nous ne sommes pas fait pour être coupés dans notre travail comme ça”, souligne d’ailleurs Sylviane, factrice dans la commune de Pontcharra et salariée de la Poste depuis 25 ans. “Si on s’arrête on ne repart pas, il faut faire la tournée d’une traite”.

Ajoutez à cela le fait que la pause méridienne va de paire avec de nouveaux horaires pour les facteurs. Embauche à 9h au lieu de 6h45, puis 6 heures de travail et 45 minutes de pause... Au mieux, les facteurs sortiront à 15h45, 3 heures plus tard qu’actuellement. L’avantage principal des horaires décalés du métier de facteur disparaît. Dernier point souligné par les facteurs : le service aux usagers est dégradé par cette nouvelle mesure. Avec les nouveaux horaires, le courrier sere délivré en fin d’après-midi seulement dans certaines boites aux lettres. Une situation contraignante pour les particuliers, casi-ingérable pour les entreprises. Le message des facteurs est clair : ils ne veulent pas de cette pause méridienne.

Vidéo   //   Pourquoi les facteurs refusent la pause méridienne ?

Aujourd’hui le temps de travail des agents prend en compte leurs 20 minutes de pause (obligatoires à partir de six heures travaillées). Les facteurs étant payés le SMIC (9,61 euros/heure), les 20 minutes de pause reviennent à 3,20 euros par jours et par employé. Multiplier par les 25 jours travaillés par mois, on obtient la somme économisée par la direction en supprimant cette pause : 80 euros par mois pour chaque salarié. A ce prix là, adieu le bien-être des salariés. Combien de dépressions, voire de suicides cette mesure entraînera-t-elle chez les employés ?

Avec la pause méridienne, les vingt minutes de pause actuelles vont devenir du travail effectif. Chaque facteur travaillera donc 20 minutes de plus par jour de travail. Multiplier par 18 facteurs, cela revient à 6 heures de travail, soit l’équivalent un poste. L’instauration de cette pause pourrait supprimer une position de travail sur 18 côté facteur... Cela représente 5,5% des effectifs. Pour la CGT, ces mesures auraient pour but de supprimer plus de 120 emplois sur la Direction Courrier Isère, Savoie et Haute-Savoie...

La mobilisation est en fait le symptôme d’un ras-le-bol général des facteurs. Ils dénoncent une politique d’économie injustifiée par leur direction, un comble pour un service partiellement public.

Laura Damase

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