La langue des signes sort du silence

Par Solenn Sugier - 11/02/2015


La Famille Bélier, Marie Heurtin. En 2014, ces films ont rendu visible auprès du grand public une langue encore peu connue, la Langue des signes française (LSF). En ce 11 février 2015, la loi d'égalité des chances fête ses dix ans. Une étape majeure dans la reconnaissance officielle de cette langue, proscrite de l'enseignement pendant plus d'un siècle, qui a abouti à une meilleure scolarisation des enfants sourds. Le changement opère surtout dans la société et dans la communauté sourde elle-même, qui affiche aujourd'hui fièrement sa culture et son identité.

Les élèves du cours de Langue des Signes française (LSF) à Grenoble

Les élèves arrivent les unes après les autres dans une ambiance conviviale. Elles poussent les tables, installent les chaises en cercle. Le joyeux brouhaha du début tranche avec le silence dont elles devront faire preuve pendant deux heures. Comme chaque vendredi soir, elles sont venues suivre un cours de Langue des Signes française (LSF). La plupart n'ont pas de problème d'audition. Elles entrent cependant dans leur cinquième année d'apprentissage avec l'association grenobloise Universignes. Elles ont des motivations diverses mais toutes partagent le goût d'être ensemble.

La langue des signes a fait parler d'elle en 2014. Le film La Famille Bélier, qui retrace l'histoire d'une jeune fille entendante dans une famille sourde, a été un succès au cinéma. En ce début d'année, les dix ans de la loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, offre une nouvelle occasion de l'évoquer. Cette loi marque un tournant : elle reconnaissait pour la première fois la LSF "comme une langue à part entière."

Gilles Bras (à droite), le professeur de LSF, est le fondateur de l'association Universignes

Pour Gilles Bras, enseignant en LSF pour Universignes dont il est le fondateur, cette légitimation s'inscrit dans une évolution générale, antérieure à la loi. "Au sein des associations, la demande sociale concernant la langue des signes a augmenté. Mais elle avait augmenté avant la loi." Universignes compte aujourd'hui entre 80 et 100 adhérents par an, un chiffre inespéré il y a quelques dizaines d'années. "Ce qui a fait changé le regard de la société, c'est comment les sourds ont montré leur propre langue. On considérait avant que cette langue formait des semi crétins mais plus maintenant", raconte-t-il. Une langue avec son vocabulaire, sa grammaire, sa logique spatiale, souvent déroutants.

Les élèves du cours ont un niveau déjà avancé. Gilles est appareillé et peut communiquer oralement avec son entourage. L'ensemble du cours va cependant se dérouler en langue des signes, (presque) sans prononcer un mot. L'une des étudiantes commence un petit exposé devant le groupe. Une discussion s'anime alors. Puis le professeur rappelle le nouveau vocabulaire ainsi découvert.

Présente ce soir-là, Nazia est la mère d'une petite fille sourde scolarisée à l'école Paul Bert, à Grenoble, qui propose un enseignement de langue des signes : "Au début, quand on m'a parlé de la LSF, j'étais contre. Je n'avais pas envie que mon enfant l'apprenne. Ensuite j'ai changé d'avis, pour ma fille et pour moi aussi, du fait de fréquenter tous les jours l'école, de voir les autres enfants signer. J'ai trouvé ça super." Implantée, sa fille parle le français tout en assimilant petit à petit la langue des signes.

Aide-soignante, conductrice de bus ou employée à la Maison de l'autonomie, beaucoup d'entre elles, intriguées par la langue, ont sauté le pas pour des raisons professionnelles. Pour Laurence par contre, c'est devenu une nécessité. Née entendante, devenue sourde à 24 ans, elle porte des appareils mais n'aime pas les porter : "Beaucoup de sons sont agressifs. Parfois je n'arrive pas à comprendre ce qu'on me dit, je fais répéter. Moi je voudrais tout comprendre tout de suite." Elle a conscience que, ses capacités auditives diminuant, elle ne disposera bientôt que de la langue des signes pour communiquer avec les autres.

Le cours se poursuit et devient plus ludique. "Il faut allier le travail et le plaisir", souligne Frédérique. Les élèves, assises face à face, doivent se faire deviner des mots en signant. La compétition échauffe les esprits. Pour certaines, la suite se fera en musique. Quelques unes participent à la séance de chant-signe qui suit, une retranscription poétique de paroles de chansons en signes.


Sur les bancs de l'école

L'enseignement de la langue des signes a été de fait proscrit pendant une centaine d'années, à la suite du congrès de Milan en 1880. Dans un contexte de reconnaissance progressive, la loi de 2005 renforce surtout le droit donné à des parents de choisir l'éducation de leurs enfants sourds. Elle établit ainsi que "dans l'éducation et le parcours scolaire des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue, langue des signes et langue française, et une communication en langue française est de droit." Une évolution majeure pour des familles qui voyaient auparavant des spécialistes décider pour elles.

Le projet éducatif est dorénavant personnalisé, en fonction des capacités et des envies de l'enfant, et géré à Grenoble par la Maison de l'autonomie. Une circulaire de 2010 de l’Éducation nationale met en place un dispositif concret : les Pôles pour l'accompagnement à la scolarisation des jeunes sourds ou PASS. Le but est que tout enfant, sourd ou non, reçoive durant sa scolarisation un enseignement ininterrompu de langue des signes, de la maternelle au lycée.

Bien que la loi évoque une "communication bilingue", en dehors de deux heures hebdomadaires de cours de langue des signes, les autres cours sont dispensés en français oral, que les élèves sourds sont appelés à maîtriser. Un soutien en langage parlé complété (LPC) leur permet de suivre le discours du professeur. Les familles souhaitant un enseignement uniquement en LSF doivent se tourner vers l'Institut National des Jeunes Sourds (INJS), à Cognin en Savoie. Un des rares établissements bilingues en France, que les associations souhaiteraient voir plus nombreux. Peu font ce choix aujourd'hui. La langue des signes est cependant indispensable aux enfants sourds pour appréhender la langue française. "Maintenant, en s'appuyant sur la LSF, ils ont compris ce que c'est de communiquer. Parler oralement prend du sens", explique Gilles, également éducateur à l'école Paul Bert. On est aujourd'hui loin des méthodes utilisées autrefois pour faire parler les sourds, souvent comparées à de la torture.

"Nous sommes dans une période de transition"

Du travail néanmoins reste à faire. "Nous sommes dans une période de transition", souligne Evelyne Jouan, conseillère pour le Diplôme universitaire en LSF proposé par l'Université Stendhal. Cette formation, principalement destinée aux personnes sourdes, débouche sur des postes d'enseignant-formateur dans les associations ou les établissements scolaires. Leur rôle se résume souvent à des remplacements dans les écoles qui cherchent plutôt à recruter des professeurs certifiés. Le CAPES (certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré) en langue des signes n'a été créé qu'en 2010. Le principal problème est là : trouver des postulants. L'académie de Grenoble ne compte qu'un professeur ayant décroché le diplôme. La pénurie touche aussi l'élémentaire. A l'école Paul Bert, l'enseignante en LSF, partie l'année dernière, n'a pas été remplacée depuis la rentrée 2014. "Le recrutement est en cours, nous recevons cette semaine trois candidats", assure Dominique Leporati, directeur académique adjoint du département de l'Isère. L'embauche est espérée pour le retour des vacances de février.


Au cœur de l'identité sourde

Si la communauté sourde s'est battue pour faire reconnaître la langue des signes, c'est parce que cette langue est intrinsèque à l'identité sourde. "On appelle 'sourd' dans la communauté sourde principalement les sourds signants", soutient Gilles. "Pour moi, être sourd n'est pas une notion de handicap ou de degré d'audition." Lui est né entendant. Il est un "devenu sourd". Il considère alors avoir deux cultures. "Je fais partie de ces rares devenu sourd à avoir rejoint la communauté sourde, à dire que j'ai besoin de la LSF. J'ai été dans des associations et j'ai été reconnu par mes pairs sourds en tant que sourd." Identité et culture. Toutes deux sont fondées sur des histoires, des pratiques communes et le besoin de se réunir régulièrement.

"La communauté sourde évolue depuis 30 ans"

La langue des signes a longtemps été assimilée au manque de réflexion et les sourds regardés comme des ignares. La honte de communiquer de cette manière s'est développée dans la communauté et perdure encore. Laurence, en cours de LSF, raconte : "Mon mari m'interdit de signer. Pour lui je suis normale alors je n'ai pas besoin de signer. J'ai une copine qui est sourde. Quand je suis avec elle, elle ne veut pas que je parle avec les mains. Elle a honte." Du ressentiment envers les entendants et les sourds oralisant est également apparu. Pour beaucoup, le français oral était synonyme de souffrance et d'exclusion.

Dans les années 1980, période appelée "le réveil sourd", les personnes sourdes ont progressivement réclamé des droits et surtout celui de pratiquer leur langue. En 1993, la comédienne sourde et signante Emmanuelle Laborit obtient le Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans la pièce Les enfants du silence. Elle offre alors une visibilité exceptionnelle à la LSF. Les tensions et communautarismes demeurent plus ou moins selon les villes et les associations qui y sont installées. Aujourd'hui cependant ils se sont généralement apaisés. "La communauté sourde évolue depuis 30 ans et s'élargit avec Internet. Les jeunes ont connu la valorisation de la LSF et sont plus éduqués", confie Gilles.Puis, il prédit, avec espoir : "Dans une génération, peut-être deux, le sentiment de honte disparaîtra."

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