LES DESSOUS DE L'OPÉRATION SENTINELLE

Ils sont plus de dix mille militaires à patrouiller dans les grandes villes de France depuis les attentats de Charlie Hebdo le 7 janvier dernier. Le plan vigipirate, ou opération sentinelle, mis en place immédiatement après ce drame révèle la réactivité mais aussi les faiblesses actuelles des forces françaises.

« S’il se passe n’importe quoi de grave en France, de toute façon il n’y a plus personne dans les régiments pour intervenir ». Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, ces mots sortis tout droit de la bouche d’un capitaine de l’armée de terre n’ont pas de quoi rassurer. Ils sont alarmants, peut être à juste titre. Depuis la hausse du niveau du plan vigipirate attentat le 7 janvier, plus de 10 500 militaires sont déployés pour veiller à la sécurité des Français aux quatre coins de l’Hexagone. Des chiffres qui laissent penser qu’ils ne sont plus très nombreux à s’entraîner dans les régiments.

L’émotion des dernières semaines aura le mérite d’avoir été vectrice d’unité. Sur leur passage boulevard Voltaire le 11 janvier à Paris, les forces de l’ordre ont été largement applaudies et saluées. Les citoyens français n’ont pas manqué de manifester leur reconnaissance à ceux qui protègent la France. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, a rappelé que l’opération vigipirate durerait le temps nécessaire dans cette situation de menace extrême, et que les militaires déployés y répondent du mieux possible. Martin, lieutenant dans le 13ème bataillon Chasseurs alpins de Chambéry, constate une organisation laborieuse de l’opération Sentinelle : « Nos gars n’ont pas eu de permission entre les missions vigipirate de Noël et aujourd’hui. Ils sont sur le terrain depuis près d’un mois et demi avec de temps en temps une après-midi de liberté. Ils sont logés dans des conditions souvent pas terribles : lits de camp, manque de nourriture. Au camp de Satory [dans les Yvelines] une centaine de gars dorment dans des tentes ». Heureusement, les soldats n’oublient pas de louer les petits soins que leurs apportent les pratiquants des lieux de cultes qu’ils surveillent. Vrais repas et chaleur pour ces hommes qui confient qu’au début de l’opération ils avaient « une seule pastabox par jour ». Sans les fidèles, ces longues journées vigipirate auraient une saveur plus amère.

Un écho aux coupes dans le budget de la défense

Le 4ème régiment de chasseurs de Gap, en Rhône-Alpes, a passé Noël à Paris, puis a à peine eu le temps de rentrer avant d’être rappelé pour surveiller les synagogues, la gare et les écoles juives de Marseille. Dans le bataillon de Varces près de Grenoble, c’est la même chose. Pendant qu’une section se prépare à partir en opération extérieure, plusieurs autres sont appelées d’urgence en vigipirate à Marseille depuis le 15 janvier. La relève est prévue fin février. « Tous nos hommes sont déployés, nous ne sommes plus que quelques-uns dans une base fantôme » explique le Major Louis à Gap. Si ces hommes d’action ne s’en plaignent pas et n’omettent pas de préciser qu’ils se sont engagés aussi pour ce genre de mission, ils soulignent à l’unisson les erreurs de ceux qui mènent la politique de défense française. « A vouloir couper dans le budget de la défense voilà ce qui arrive quand la France entre en guerre. Il n’y a plus personne ». Depuis la fin de la Guerre Froide, les effectifs de la défense française ont été drastiquement réduits (voir infographie). La politique de défense des gouvernements qui se sont succédé ces dix dernières années n’a eu de cesse de diminuer les contingents, voire supprimer les régiments. En 2009, l’armée française comptait 313 000 militaires. En 2019, ils ne seront plus que 260 000 si le gouvernement est fidèle aux coupures initiées au début du quinquennat Sarkozy. Des chiffres qui trahissent une vraie pénurie dans les rangs de l’armée française et poussent les dirigeants à repenser le service militaire pour que la France retrouve ses réservistes.

Source : « Le déclin de l’armée de masse en France ». Michel L.Martin Revue française de sociologie. 1981.

Pour que l'infographie soit encore plus significative, il faudrait corréler les chiffres rapportés au-dessus avec ceux de l'évolution de la population française depuis le début du 20ème siècle. Elle est passée de 45 millions à presque 70 millions aujourd’hui.

« Quand on se marie à un militaire, on épouse aussi l’imprévu et l’absence »

Dans l'armée, il n'y a pas que les soldats qui s'engagent. Camille est mariée à un militaire du 13ème bataillon Chasseurs alpins de Chambéry. Son mari fait partie des soldats envoyés en Vigipirate à Paris pour une durée indéterminée.

Elle ne se plaint pas mais raconte en souriant qu’elle aurait bien pris un peu de temps avec son mari. Camille, femme de militaire, ne l’aura vu que de trois semaines d’affilées sur les 7 derniers mois. Après une mission de cinq mois en Afrique, son mari n’a pu rentrer chez eux à Chambéry que deux semaines avant d’être envoyé en mission vigipirate à Paris pour la période de Noël. Jusque-là, rien d’imprévu. C’est le lot de beaucoup de soldats, n’en déplaise à celles qui les attendent à la maison. Les attentats de Charlie Hebdo ont en revanche fortement perturbé le programme. «Martin a été appelé alors qu’il était en permission depuis 24 heures. En quinze minutes il devait être au régiment pour rejoindre Paris avec sa section ». Sa section du bataillon de chasseurs alpins de Chambéry contrôle les sites sensibles à Paris pendant une durée indéterminée. «C’est un peu pénible de vivre constamment dans l’imprévu, mais c’est finalement l’engagement qu’on prend quand on décide de partager sa vie avec un militaire. Je ne sais jamais quand il rentre, mais même eux ne savent qu’au dernier moment. Il devrait revenir à Chambéry dans trois semaines, fin février, mais je préfère ne pas m’y fier sinon je suis tout le temps déçue ».

Charlotte Darche


Pour respecter le devoir de réserve des militaires, tous les prénoms ont été modifiés.

Comment Stream