Quand le camp colle au corps

En marge de l'anniversaire de la libération d'Auschwitz, la pièce "Histoire d'une vie" se jouait à la maison de la culture de Grenoble début février. Le comédien Thierry Bosc s'est glissé pour quelques soirs dans la peau d'un survivant de l'holocauste, Aharon Appelfeld. Entré dans un camp à huit ans pendant la seconde guerre mondiale, il réussi à s'en échapper quelques mois plus tard. Ses souvenirs se sont dès lors construits non pas par les noms, mais par le corps. Une manière de concevoir la mémoire des camps différemment.

Thierry Bosc incarne Aharon Appelfeld. Photos MC2

Il y a soixante-dix ans, le camp d'Auschwitz était libéré. Mardi 27 janvier, chefs d'Etats et anciens prisonniers se sont réunis en Pologne pour la célébration de cet anniversaire. Le silence des personnalités a laissé place aux témoignages des anciens détenus des camps nazis. «Chaque survivant est le gardien de la mémoire du passé», a simplement dit le président polonais, Bronislaw Komorowski. C’est avec une grande émotion que les survivants ont fait partager leur histoire et leurs souvenirs des camps : conditions de vie, déportation, et omniprésence de la mort. Les images étaient dures et les témoignages poignants.

Mais au delà de ces commémorations touchant aux camps, des interrogations plus profondes peuvent être posées. Faut il parler de ces dizaines de milliers de morts pour construire la mémoire de ces camps ? Sans aucun doute. Faut-il uniquement parler de l’horreur vécue à l'intérieur des camps pour perpétuer le souvenir ? La réponse peut être cette fois plus nuancée.

"Je ne parlerai pas du camp"

Le comédien l'annonce en reprenant les mots d'Aharon Appelfeld sur scène : "Je ne parlerai pas du camp. Ni de comment je m'en suis échappé. Je ne m'en souviens plus très bien d'ailleurs". Plus que des souvenirs réels, ce sont les impressions qui ont marqué  Aharon Appelfeld. Il est juif déporté et n'a que huit ans lorsqu'il s'échappe du camp. Sa jeunesse ne l'aide pas à se souvenir précisément. Et il ne souhaite pas dans son récit autobiographique mettre en avant ces quelques souvenirs précis. Parce que ce qui l'a suivi pendant toute sa vie, ce sont les souvenirs ancrés dans son corps. Comme une madeleine de Proust mais dont la force est décuplée par l'expérience traumatique. Bernard Lévy a souhaité insister sur cette douleur conséquente au camp plutôt que celle vécue au sein même de ceux-ci. Une douleur qui peut être portée à un niveau universel, d'où l'intérêt du texte pour le metteur en scène: "L'idée de la pièce, c'est que l'on ne raconte pas l'histoire de la vie d'Aharon Appelfeld, mais l'histoire d'une vie. Dans ce sens, beaucoup de gens peuvent s'identifier à l'auteur et à l'homme" rappelle Bernard Lévy.

La force du jeu est renforcée par la sobriété du décor : une chaise à droite, et quelques livres à terre bien empilés. Le jeu de l’acteur est troublant. Le vieillard raconte son histoire, sans chronologie, comme pour montrer le trouble d'un esprit traversé par des années de souffrance. Le contraste est saisissant entre l'apparence de vieil homme racontant son histoire et les paroles qu'il transmet.  Il a tour à tour 5 ans,  adoptant une voix et des mimiques enfantines pour jouer l’innocence du petit Aharon, et 30 ans lorsqu'il est forcé d'oublier son histoire et le peu de souvenirs qu'il a pour construire le nouvel Etat, Israël. Ne lui reste alors que ses souvenirs sensitifs.

Oublier

Il raconte sa famille, la perte de sa mère mais aussi le traumatisme conséquent au camp. Il énonce encore l'errance après sa fuite, le mutisme duquel il a du mal à sortir et l’oublie de sa langue maternelle, l’allemand.

Arrivé en Israël, il doit se reconstruire et en apprendre une nouvelle, l’hébreu. "A l'armée je découvris combien l'expérience de mon enfance dans le ghetto m'avait marqué. Le slogan, écrit et non écrit, était : oublie, prends racine, parle hébreu, améliore ton apparence, cultive ta virilité". Les mots raisonnent à l'armée comme une ritournelle du camp. Le comédien hausse la voix, les phrases sonnent encore plus fort. A travers lui les cris d'Aharon Appelfeld se font entendre. Ce dernier est victime de l'oubli et de l'apprentissage continuel de nouvelles langues. Il explique dans "Histoire d'une vie" avoir tenté d’écrire un journal mais les langues qu’il a apprises depuis enfant se sont mêlées sans faire sens dans son carnet. Le décor sur scène évolue pour suivre cette histoire tragique : partout sur le décor vertical, des mots griffonnés dans plusieurs dialectes sont inscrits. Et puis au fur et à mesure, des images de feu apparaissent sur les plaques du décor comme pour figurer l'allemand qui progressivement s'efface de sa mémoire. Une mise en espace qui a bouleversé les spectateurs dans la salle.

Compliqué à faire passer

Sophie Rigoureau, professeur de lettres au lycée Stendhal de Grenoble, a tenté de faire partager cette même émotion à ses élèves de première. A la fin du monologue d’1h15, les élèves sortent de la salle, mais pas aussi marqués par ce qu’ils viennent de voir que ce que leur professeur aurait souhaité. « C’était long, j’ai décroché » avoue Mélanie. « Moi j’ai bien aimé les décors » se contente Juliette. Sophie Rigoureau ne s’en étonne pas outre mesure. Elle a même ses arguments pour comprendre la difficulté des élèves à entrer réellement dans la pièce.

Au fond, la mémoire du corps est celle de l’enfant. Aharon Appelfeld a été marqué par la faim, le froid, et les souvenirs sont ancrés dans sa peau. Il n’a pas retenu les noms, les dates, les lieux exacts. Mais son corps se rappelle du froid de ses pieds nus qui traînent dans la boue. Appelfeld se souvient aussi de cet arbre rempli de pommes rouges qu’il n’ose pas approcher tant il semble irréel. A sa sortie du camp, dans sa fuite, il ramasse la pomme pourrie au sol et la mange mais redoute de cueillir le fruit rouge dans le pommier qui lui semble être une image irrationnelle.

"Enlever ce qui touche à l'atroce"

Une image qu'Anne Meunier, la psychanalyste invitée pour la rencontre avec le public de la pièce, définit comme essentielle pour la compréhension du choix du metteur en scène. Le traitement du texte par Bernard Lévy est tout à fait intéressant pour elle dans la mesure où il n'insiste pas sur les images dramatiques qui peuvent parfois apporter chez l'être humain un risque de la jouissance de l’horreur.

Le corps est éprouvé depuis l’enfance. Toute la vie est marquée par ses souvenirs sensoriels. Une approche peu traitée qui pourtant donne à voir une autre réalité : une douleur, oui, mais autre que celle de l’horreur vécue en interne dans les camps.

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