Départ des juifs en Israël :
la tentation de l'Alyah

Plus que jamais, Israël tend la main aux juifs français. Le 10 janvier, au lendemain de la tuerie de Vincennes, Benjamin Netanyahou affirmait que les juifs français "seraient accueillis à bras ouverts" s'ils souhaitaient venir s'installer en Israël, leur "foyer". Une déclaration qui avait suscité la polémique mais qu'il n'a pas manqué de réitérer dimanche 8 février. Lors d'une rencontre réservée aux Franco-Israéliens dans un hôtel de Jérusalem, le chef de gouvernement martelait "aux juifs de France": "(...) votre avenir est ici, revenez dans votre patrie." Lorsque les juifs émigrent vers Israël, on dit qu'ils effectuent leur Alyah ("ascension" en hébreu). Une Alyah massive est-elle à envisager après les attentats de Paris? D'ailleurs, les juifs partent-ils uniquement parce qu'ils ont peur? État des lieux avec Michaël Barer, acteur essentiel de la communauté juive lyonnaise.

En 2014, près de 7 000 juifs français ont quitté l'Hexagone pour s'installer en Israël. Une opportunité possible depuis 1950, date à laquelle le Knisset (parlement israélien) a voté la loi dite du Retour, qui préside l'Alyah. Cette dernière dispose que "tout juif a le droit d'immigrer en Israël" à condition de ne pas mener des "activités dirigées contre le peuple juif", de ne pas risquer d'atteindre "la salubrité publique ou la sécurité de l'État" ou encore de ne pas avoir un "passé criminel."

Michaël Barer est actuellement le directeur du Centre communautaire de la jeunesse juive à Genève mais cumule, en parallèle, une multitude d'activités à Lyon. Parmi lesquelles un siège au conseil d'administration de la grande synagogue et des interventions dans des écoles privées pour déconstruire les clichés qui auréolent le judaïsme. Selon lui, "il y a plein de raisons qui poussent les juifs français à partir."

L'Alyah ou la peur ?

Un mois après les attentats de Paris, on pourrait croire que la peur et le sentiment de danger sont les moteurs de l'Alyah. Et pourtant : lorsque l'on confronte le nombre d'actes antisémites et le nombre de départs vers Israël, la corrélation entre ces deux variables n'est pas automatique. Même s'il est évident que des événements tels que la tuerie perpétrée par Mohamed Merah en 2012 et celle de l'HyperCasher survenue en janvier dernier peuvent constituer des éléments déclencheurs d'un départ vers l'État Hébreu.

Même s'il est évident, également, que certains juifs ne vivent pas sereinement en France. Pour Michaël Barer cependant, ceux qui ont le plus peur ne sont pas forcément ceux qui ont été confrontés "réellement" à des actes antisémites. Lui, "qui vit dans un HLM" et place ses enfants à "l'école de la République" ne sent pas de danger peser sur sa famille. Il admet que s'il évoluait dans un environnement "plus religieux", sa crainte se trouverait exacerbée.

Pour cet "intervenant laïque", le sentiment de crainte palpable chez certains juifs français provient donc principalement de la "ghettoïsation" dans laquelle ils se trouvent parfois enfermés. Une "ghettoïsation" prônée dans les synagogues, par quelques rabbins qui ne dépendent pas du Consistoire et qui ont tendance à appeler au repli communautaire. "Mais jamais à la haine" assure Michaël Barer.

L'autre raison évoquée pour justifier l'Alyah des juifs français est l'économie florissante d'Israël. Très dynamique et avant-gardiste, le pays enregistre des taux de croissance remarquables pour des français qui subissent une crise économique latente depuis plus de 5 ans : en 2013, l'État hébreu observait une croissance de 3,5%.

Quelques soient les motivations qui encouragent les juifs français à s'expatrier en Israël, la démarche ne peut se faire sans une réelle motivation : effectivement, selon le site de l'Agence Juive, l'organisation qui coordonne les Alyah, la procédure "prend au minimum un mois à partir de l'entretien avec le délégué et au maximum plusieurs mois, en fonction des cas." Les départs sur un coup de tête sont donc limités et représentent, à ce titre, qu'une infime partie de la totalité des "ascensions" vers la terre promise.

Leurs jours heureux...

La détermination des aspirants olims (immigrants juifs) se doit d'être d'autant plus grande que la vie qu'ils trouveront en Israël est loin d'être idyllique et nécessitera courage et détermination. "Il n'y a rien qui les attend là-bas" assène même Michaël Barer qui admet que tout est fait pour faciliter, du moins théoriquement, leur intégration. Les nouveaux citoyens israéliens se voient effectivement offrir 6 mois de cours pour apprendre l'hébreu.

Néanmoins, l'État d'Israël, de part sa jeunesse (il a été crée en 1948), doit encore faire face à des lacunes juridiques et les relations humaines s'avèrent compliquées à établir. Rien de plus normal dans un pays en guerre, explique Michaël Barer qui compare les israéliens à des figues de barbarie. Piquants en apparence mais "doux et sucrés" à l'intérieur.

Aujourd'hui, l'Agence juive refuse de communiquer sur le nombre de français qui ont finalement regagné l'Hexagone après leur migration en Israël. Ce phénomène de retour s'appelle la "yérida" ("descente" en hébreu).

Entre 2013 et 2014, le nombre de départs vers Israël a doublé, passant de 3263 à 6658. Cette statistique est inquiétante mais il se pourrait que cela ne soit que le début et que pire soit à venir.

Michaël Barer évoque ainsi la personnalité de Dov Maïmon. Ce "rabbin, ingénieur, islamologue et directeur général de l'Institut de planification d'une politique du monde juif" aurait présenté un plan d'envergure quelque peu préoccupant au ministère de l'Intégration israélien : celui qui est décrit comme le "stratège de l'Alyah française" a en effet pour ambition de "lever un fond d'investissement d'un million de shekels (soit 250 millions d'euros, ndlr)" pour faire venir "120 000 juifs français en 4 ans." Ce qui reviendrait à multiplier le nombre actuel de migrations annuelles par 4 et à priver la société française d'un cinquième de sa population juive.

Ce plan a tout pour séduire le gouvernement israélien qui y voit un double intérêt, "économique et diplomatique". Effectivement, quand une population émigre avec des compétences, le PIB augmente considérablement. L'État hébreu a déjà connu cela au moment de la chute de l'Empire russe : dès 1990, 1,5 millions de juifs sont arrivés en Israël, faisant bondir le PIB de 26 000 dollars à 37 000 dollars en 10 ans. Pour Michaël Barer, le gouvernement voit également miroiter en cette potentielle Alyah massive une force géopolitique majeure. Plus la population augmente, plus Israël pourra justifier la construction de logements et continuer son expansion géographique...

"L'impression de se battre contre des montagnes"

Il n'y a pas de solutions miracles pour endiguer le phénomène de l'Alyah. Michaël Barer a "l'impression de se battre contre des montagnes" et doit essuyer, quotidiennement, "90% de discours" qui le félicitent et l'encouragent à continuer "même si cela sert à rien et qu'il n'y a plus d'espoir."

Lui ne perd pas confiance. Les solutions prendront du temps à porter leurs fruits mais elles ne manquent pas. La principale, c'est "la connaissance de l'autre" parce qu'à ses yeux, l'ignorance constitue le nœud du problème. L'ignorance et le transfert du conflit israélo-palestinien par les institutions religieuses ont conduit à une méfiance réciproque des juifs et des musulmans français et cela le préoccupe. Il aimerait que les gens comprennent que "les juifs, ce n'est pas l'État d'Israël" et que cette assimilation instinctive cesse. Que l'on manifeste contre l'État hébreu ou le Hamas mais pas contre des peuples.

Pour cela, il espère pouvoir "entrer dans les écoles publiques" afin de dispenser des conférences autour du judaïsme. Pour l'instant, il ne peut pas, en raison du principe de laïcité, déplore t-il. À sa façon, il dénonce le laïcisme, cette application très stricte de la laïcité qui a conduit à ce qu'actuellement, le fait religieux soit stigmatisé au point qu'"on ait l'impression qu'il ne faut surtout pas en parler." En ce moment, il fait tout pour rencontrer Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l'Éducation nationale : il veut la convaincre de lui octroyer des moyens. Pour développer son projet et former des gens.  Le but ? Éviter un nouveau 9 janvier 2015 et surtout l'interrogation dérangeante qui l'a suivi : "S'il n'y avait eu que la tuerie de l'HyperCasher, y'aurait-il eu autant de gens dans la rue le 11 janvier dernier?"

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