Quand la rephotographie rencontre le numérique

Des images écartées par le temps mais réunies dans l'espace

La rephotographie, ou reconduction photographique, consiste à réaliser une prise de vue dans des conditions identiques à celles d’une photographie de référence, autrement dit, dans sa forme la plus simple, à (re)prendre une photo à partir du même point de vue qu’une photo prise antérieurement.

Cette technique permet de mesurer visuellement les changements et les continuités, de rendre immédiatement perceptibles les effets du passage du temps. Elle donne à voir l’évolution d’un lieu, d’un site naturel, d’un paysage urbain, ou même d’un individu. Elle permet de voyager - visuellement - dans le temps.

Souvent duale pour créer des paires « avant-après », la reconduction peut aussi être répétée plusieurs fois, à intervalles de temps plus ou moins réguliers, afin de fixer plusieurs points de comparaison dans la durée. Dans tous les cas, la qualité de l’effet visuel de mise au présent du passé à partir de la confrontation d’images d’hier et d’aujourd’hui d’un même lieu, dépend non seulement de la précision portée à la reproduction des conditions de prise de vue initiales (angle, cadrage, focale, éclairage, distance au sujet, accessoires de reconstitution, etc), mais aussi à la manière d’agencer et de mont(r)er les images.

Juxtaposition, collage, superposition, incrustation, fusion, plusieurs procédés de composition et de mixage sont possibles. Les capacités offertes par le traitement numérisé des photos et par les technologies web et mobiles de diffusion ont bien entendu élargi le champ de ces possibles. Elles ont permis d’enrichir l’expérience de réception des travaux rephotographiques et d’élargir leurs champs d’application. Elles ont également transformé leur mode de production en introduisant le partage et la collaboration et en mettant progressivement l’usage des outils de reconduction à portée de tous.

L’adaptation des fenêtres de rétrovision
à tous les écrans

Longtemps utilisée comme méthode d’étude en géographie, en ethnographie ou en sciences naturelles, la technique de la reconduction photographique trouve son origine dans les milieux scientifiques. Elle remonte à la fin du 19ème siècle avec l’utilisation de la photographie pour l’étude du mouvement des glaciers.

Elle connait un regain d’intérêt aux Etats-Unis dans les années 1970 à partir des travaux menés par Mark Klett et son équipe pour rephotographier des clichés des paysages de l’ouest américain datant de 1870. Ces travaux conduisent à l’organisation de deux campagnes de reconduction successives, deux enquêtes réalisées à vingt ans d’intervalle qui font l’objet de deux publications emblématiques : Second View: The Rephotographic Survey Project (1984) et Third Views, Second Sights: A Rephotographic Survey of the American West (2004). Mark Klett travaille ensuite à rephotographier des photos de la ville de San Francisco prises après le tremblement de terre de 1906 et publie After the ruins en 2006. Dans l’introduction de cet ultime ouvrage, il explique qu’une rephotographie est réussie quand « les spectateurs sont convaincus qu’ils sont en train de regarder le même lieu. Cela tient moins à la précision technique qu’à la vérification visuelle. »

Dans les années 2000, de nombreux projets de rephotographie urbaine voient le jour. Tous ont pour ambition de documenter et de donner à voir les transformations urbaines (architecture, paysage, aménités, scènes de vie quotidienne, etc) en confrontant des images de la ville d’hier, issues de sources diverses, avec celles de la ville d’aujourd’hui, mais leur intention devient alors moins scientifique qu’artistique, patrimoniale ou journalistique. Ils s’adressent désormais à un plus large public. Certains de ces projets aboutissent à la publication de livres, de vidéos ou au montage d’expositions et sont, en partie, accessibles en ligne. D’autres sont diffusés sous la forme de sites ou de pages web et donnent parfois naissance à des applications mobiles.

Pendant cette période et suivant une démarche similaire, trois photographes vont revisiter et chercher à reproduire les travaux d’illustres prédécesseurs. Christopher Rauschenberg choisit de mettre au présent le Paris du début du XXème siècle à partir des photos d’Eugène Atget. Andrezj Maciejewski rephotographie les clichés de Montréal réalisés par William Notman un siècle auparavant. Douglas Levere se lance dans la reconduction du New York photographié par Berenice Abbott dans les années 30.

Accès aux fonds d’archive, sélection, recherche des lieux et repérage in situ, réplication des conditions techniques (angle, cadrage et lumière essentiellement), la durée de production de ces projets s’étale entre un à deux ans, à laquelle s’ajoute le temps requis pour les valoriser car désormais les formes de restitution traditionnelles (livres, expositions et supports audiovisuels) sont complétées par des formes adaptées aux nouveaux canaux de diffusion en ligne.

Pour valoriser leur travail sur le web, Christopher Rauschenberg et Douglas Levere ont créé des vitrines, plus ou moins riches, de leurs ouvrages respectifs sous la forme de galeries d’images où les paires avant-après sont simplement juxtaposées. Les paires de Paris Changing : Rephotographing Eugène Atget sont disponibles ici et celles de New York Changing : Rephotographing Berenice Abbott’s New York sont consultables .

Andrezj Maciejewski propose lui aussi une galerie des paires photographiques de After Notman : Montreal views - A century apart  qui combine visualisation au survol et juxtaposition. Mais, sa collaboration avec le musée McCord, lui a permis de pousser plus loin la valorisation numérique de son travail à travers Urban Life through Two Lenses, une exposition virtuelle diffusée sur le site du musée. Les paires y sont contextualisées (commentaires croisés et illustrations sonores), elles font l’objet d’un traitement ludique (jeu des erreurs et quizz) et d’une scénarisation organisée autour de plusieurs modes de visualisation : zoom sur chaque image avec fonction d’annotation et superposition des paires (effets rideau, loupe et transparence) pour comparer soi-même hier et aujourd’hui.

Sans doute inspirés par ces projets, de nombreux autres photographes à travers le monde, professionnels ou amateurs passionnés, s’intéressent à la rephotographie urbaine. S’appuyant sur la disponibilité de ressources locales et, en particulier, de collections de cartes postales anciennes, ils développent leur pratique en proximité et s’emparent des outils d’auto-publication et de partage, souvent des blogs, pour diffuser leurs réalisations via internet. Chacun à l’échelle de son territoire, paire après paire, ils constituent au fil des années des bases de données iconographiques qui s’enrichissent chaque jour de nouveaux éléments.

En France, Frédéric Botton de Paris Avant fait figure de pionnier parmi ces nouveaux rephotographes urbains. Depuis 2006, il arpente les rues de la capitale et a accumulé plus de 2300 paires d’images, à raison d’une par jour, organisées par arrondissements et agrémentées de descriptions. Dans son sillage, des initiatives comme Metz en Miroir du temps de Thierry Schoendorf, RetroVilles (Nantes, Rezé et Orvault) de Cédric Robergeaud, Reims Avant (collectif), ou Dijon Avant de Flavien Raclot témoignent du dynamisme de cette pratique.

Souvent juxtaposées ou superposées, les paires sont parfois retouchées et présentées en une seule image qui fusionne une partie de la photo du passé avec une partie de celle du présent.

Cette combinaison des époques par photomontage est un mode de traitement aujourd’hui très répandu pour valoriser les rephotographies : il produit un effet de présent. Le mélange du noir et blanc (ou du sépia), qui par convention est attaché au passé (avant), et de la couleur, qui par convention est attachée au présent (maintenant), et leur réunion/ajustement dans un cadre spatial commun (ici) permet de synchroniser visuellement deux moments appartenant à des temporalités différentes. Le passé nous apparaît alors plus proche, plus vivant, comme actualisé par le mélange. Cette mise au présent du passé vient renforcer notre capacité à attester que ce que nous voyons a bien été là ou a bien eu lieu.

A partir de 2011, Geoquestour - Apptamin, une entreprise spécialisée dans la création d’applications mobiles, offre de nouvelles opportunités de diffusion à certains des projets de rephotographie évoqués ci-dessus (Paris, Metz et Nantes) et conclue des accords de partenariat avec d’autres photographes locaux pour étendre et décliner son application intitulée Ma Ville Avant dans d’autres villes à travers le monde (Tampa, Vancouver, Montréal, Barcelone, et prochainement Toronto).

Cette application pour smartphones remet en scène et valorise les paires réalisées dans chaque ville en proposant aux utilisateurs une expérience in situ qui croise géolocalisation, réalité augmentée et superposition en transparence des images du passé avec la vue du réel. En basculant de l’écran de l’ordinateur à celui du téléphone, la rephotographie s’expérimente désormais dans la rue et permet, à tout moment, de visualiser le présent du passé, ici et maintenant. L’intervention de l’utilisateur étant nécessaire à la réalisation de l’expérience (c’est lui qui, depuis la recherche spatiale jusqu’à la superposition des images, effectue les actions requises pour la synchronisation visuelle), ce type de dispositif tend à accroître la perception de l’effet de présent.

Le modèle et les principes de Ma Ville Avant ne sont toutefois pas inédits. Un an avant que ne soit lancée la première application consacrée à Paris, le musée de Londres avait déjà fait développer StreetMuseum pour valoriser une partie de son fonds d’archives photographiques et retracer des événements marquants de l’histoire de la capitale anglaise. Encore aujourd’hui, cette réalisation inspire de nombreuses vocations.

Musées, services d’archives et bibliothèques publiques, de multiples institutions culturelles exercent des missions de numérisation, de conservation et de gestion de fonds iconographiques. La rephotographie, couplée aux technologies web et mobiles, se présente comme une opportunité leur permettant d’expérimenter de nouvelles manières de valoriser et de diffuser ce patrimoine auprès de leurs publics. L’application Musée Urbain MTL du musée McCord à Montréal ou la collection de rephotographies de Cambera publiée conjointement par le musée de la Démocratie Australienne et les Archives Nationales d’Australie illustrent, entre autres exemples, l’intérêt porté par les institutions culturelles aux possibilités ouvertes par ces nouveaux supports.

Les initiatives de partage d’œuvres numérisées tombées dans le domaine public (Wikimedia Commons, Flickr The Commons), mises à disposition dans des conditions juridiques assurant leur libre réutilisation, peuvent également permettre à des tiers de concevoir et de réaliser ce type d’applications de valorisation patrimoniale. La disponibilité de fichiers d’œuvres numérisées librement réutilisables incite d’ailleurs certains à étendre le procédé rephotographique à d’autres formes de représentation visuelle, la peinture par exemple (voir le projet Geo Coded Art et l’appel à financement participatif pour la création d’une application mobile associée).

Cherchant à innover dans leurs formats éditoriaux, les médias, et en particulier les journaux en ligne, envisagent eux aussi depuis peu la rephotographie comme un moyen pour diversifier leur offre de contenus en proposant des récits visuels à leurs lecteurs.

After London Riots du Guardian est un reportage photographique datant de juillet 2012 qui permet de comparer les clichés pris un an auparavant à la suite des émeutes urbaines survenues dans les quartiers de Londres. Paris 1900-2013 en photos est une proposition éditoriale de Rue89 publiée en mars 2013. Concoctée par Audrey Cerdan et Pascal Riché, elle présente une série de 10 autochromes de la collection Albert Kahn, des photos exceptionnelles et uniques pour l'époque, confrontées aux vues actuelles. Suite au succès de cette proposition, une seconde série de 10 paires complémentaires est publiée en juin 2013.

Dans ces deux exemples, la mise en scène des images avant-après repose sur l’utilisation d’un outil de slider qui permet de superposer les deux clichés et de les masquer/découvrir avec un effet rideau, à la manière d’une ardoise magique (voir jquery before after plugin ou before after viewer plugin et, pour une variante possible avec zoom synchronisé sur les deux images, voir Leaflet Sync).

Plus élaborés, trois webdocumentaires récents utilisent également la rephotographie en l’intégrant dans leur structure narrative (voir l’article Webdoc au « passé/présent » sur le blog documentaire). Gambare ! #Japan 11-03-11, réalisé par le webreporter Adrien Duquesnel, Pékin sans transition, produit par Doc en Stock pour France Culture, ou encore Le Printemps d’après, produit par l’Office National du Film du Canada et Le Devoir à partir du travail du photographe Jérémie Battaglia, sont des récits multimédia interactifs qui traitent de sujets différents mais qui ont pour point commun de faire entrer en résonance deux époques, photographiées au même endroit.

Gambare ! #Japan 11-03-11 est un webdocumentaire qui permet de revenir, un an après la catastrophe, sur les dégâts provoqués par le séisme et le tsunami qui ont touché le Japon en 2011 et qui ont provoqué l’accident nucléaire de Fukushima. Le récit s’organise autour de plusieurs modules, dont deux font usage de la rephotographie. Le premier est une photo avant-après d’Ofunato (mars 2011-mars 2012) avec un effet de transition 3D. Le second propose une immersion à 360° : deux photographies panoramiques avant-après de Kesennuma.

Pékin sans transition s’appuie quant à lui sur 7 photos amateurs sauvées de l’oubli (récupérées dans les poubelles de la ville) pour donner à voir la Chine post-socialiste, de 1985 à aujourd’hui, et mieux appréhender l’évolution urbaine de la capitale à partir de 7 lieux emblématiques. Les clichés du passé sont d’abord présentés dans une frise chronologique puis, une fois ouverts, ils apparaissent superposés, dans un slider à barre coulissante, non pas à des images du présent mais à des vidéos prises à partir du même point de vue et commentées en voix-off.

Le printemps d’après est une frise interactive d’un seul tenant composée de 39 rephotographies prises en janvier 2013 pour reproduire une sélection de clichés du « printemps érable », la révolte étudiante qui a secoué Montréal en 2012. L’intention éditoriale est de proposer un retour sur l’événement, une analepse visuelle, mais selon une forme narrative en ellipse, pour aborder de manière sensible la question « Et maintenant, où allons-nous ? ».

Sans chercher à répondre frontalement à cette question, la déambulation sur la frise permet d’entrevoir l’effervescence qui a agité la ville au moment de l’événement en faisant apparaître des fragments visuels des photos initiales au survol du curseur. Ce choix permet de renforcer le contraste avec les rephotographies du premier plan qui présentent plein cadre le quotidien, ordinaire et calme, de la ville une fois cette effervescence retombée. Les témoignages sonores des étudiants placés sur ces mêmes images du quotidien accentuent eux aussi le décalage en créant un écart significatif entre ce que nous voyons et ce que nous entendons. Finalement, les réponses explicites à la question posée que nous pouvons faire surgir d’un clic à l’écran ne sont qu’une confirmation, une mise en mots, de ce que nous avons pu ressentir au cours de notre déambulation sur la frise.

Enfin, tout récemment, le magazine Time a publié Timelapse (cliquer sur « Explore the world »), une application web propulsée par Google et développée à partir des photos aériennes de la NASA. Cette application permet à la rephotographie de prendre de la hauteur et de changer d’échelle. Le territoire n’est plus vu du sol mais vu du ciel au travers de clichés réalisés tous les ans, entre 1984 et 2012, et couvrant l’ensemble du globe (programme Landsat). Elle utilise le procédé de la photographie d’accéléré et Google Earth Engine pour offrir la possibilité de générer automatiquement des timelapse localisés sur la zone de son choix. Déforestation, urbanisation, fonte des glaciers, de nombreux phénomènes qui se révèlent sur un temps long sont ainsi visualisables en accéléré.

Ce dernier exemple met en évidence la fertilité du croisement entre la rephotographie et les techniques géospatiales. Il pourrait servir de support à une habile transition vers d’autres manières de voyager - visuellement - dans le temps qui reposent sur la mise en application des principes de la reconduction à d’autres formes de représentation que la photographie, comme la cartographie par exemple. De nombreux projets de recartographie (recartographier des cartes anciennes pour les confronter à des cartes du présent) sont en effet apparus au fur et à mesure de l’évolution des outils numériques de représentation géospatiale. Sans les analyser, nous ne ferons ici que citer 3 initiatives parmi les plus connues : Hypercities, Old Maps Online, et David Rumsey Map Collection.

L’inépuisable multiplicité
des pratiques rephotographiques

La rephotographie, au même titre que la photographie tout court, est un vecteur de créativité dont la portée a été décuplée par l’évolution des outils numériques de production et de diffusion. Elle a suscité et suscite toujours aujourd’hui une multiplicité de pratiques qui ne cessent de se renouveler et d’être revisitées. Personne ne peut donc prétendre dresser un tableau exhaustif de ces pratiques. Pour compléter notre tour d’horizon, et avant de zoomer sur la dimension collaborative des outils et usages de la rephotographie, il est tout de même nécessaire de faire état de quelques initiatives exemplaires qui démontrent la richesse et l’inventivité qui entourent les mises en application de la reconduction.

Looking into the past, est un projet lancé à l’été 2009 par Jason E. Powell. Inspiré par les photos publiées par Michael Hugues dans son album de souvenirs sur Flickr, ce photographe américain a systématisé pour lui-même et participé à la médiatisation d’une pratique simple qui consiste à imprimer une image du passé et à la reprendre en photo, au même endroit dans le présent, en la tenant à bout de doigts.

La mise en abîme temporelle que permet l’incrustation manuelle (nous pourrions dire « digitale » mais cela introduirait une confusion puisque, dans ce cas, le photomontage n’est pas numérique) de l’image d’hier dans le cadre de celle d’aujourd’hui produit un effet de présent équivalent à celui déjà évoqué.

La méthode est si facile à reproduire que de nombreux photographes, professionnels ou amateurs, l’ont rapidement adopté et appliqué à des sujets très diversifiés. Le groupe Flickr créé par Jason E. Powell, qui porte le même nom que son projet et qui a été ouvert dès mars 2009, a été aujourd’hui rejoint par plus de 4000 membres et rassemble plus de 2000 photos. La plupart des rephotographies partagées dans ce groupe ont été réalisées en incrustation manuelle, d’autres en incrustation numérique, et la moitié a été géolocalisée. Si vous faites une recherche sur Flickr en tapant « looking into the past », vous trouverez également de nombreux albums qui témoignent de l’appropriation de cette méthode comme ici, ou encore , mais aussi ailleurs …

En 2011, Taylor Jones, un jeune homme de 21 ans originaire de l’Ontario, met en ligne Dear Photograph. Ce site web est destiné à collecter des rephotographies réalisées par les internautes eux-mêmes en utilisant la méthode de l’incrustation manuelle : « take a picture of a picture, from the past, in the present ». Mais il s’agit alors de l’appliquer à de vieilles photos personnelles ou familiales pour actualiser et exposer des souvenirs intimes. Cette démarche rencontre un vif succès : Dear Photograph se retrouve classé 7ème dans la liste des 50 meilleurs sites web de 2011 du magazine Time et une sélection des images, envoyées et légendées par les participants, est publiée dans un livre.

Le projet Back to the future d’Irina Werning, conduit successivement en 2010 et en 2011, est lui aussi une forme d’exploration rephotographique des mémoires intimes, mais les modalités de mise en œuvre et de rendu sont différentes. Il s’agit de rephotographier des portraits d’individus, plus ou moins anciens, et à effectuer un travail minutieux de reconstitution (attitudes, expressions, accessoires, décors) pour créer des paires avant-après. L’effet empathique de ces miroirs du temps est saisissant. Ils nous plongent en profondeur dans l’intimité de parfaits inconnus en jouant sur un sentiment de déjà-vu.

Même pratique de reconduction mais appliquée à un tout autre domaine, Movie Mimic est un site web, ouvert en 2006, qui collecte et regroupe des rephotographies de scènes de films célèbres présentées par paires. Leur production nécessite de retrouver le lieu de tournage et de reconstituer la scène choisie. Même domaine mais avec une pratique qui utilise la méthode de l’incrustation manuelle, FILMography est un projet lancé en 2012 par Christopher Moloney qui permet de partager des clichés d’endroits réels et ordinaires, ceux d’aujourd’hui, augmentés des photos de scènes fictives, celles tournées au même endroit à l’occasion d’un film, en les insérant dans le cadre à bout de doigts.

Quittons le cinéma pour l’histoire. Jo Edwig Teeuwisse est une consultante hollandaise spécialisée dans les productions historiques. Elle conçoit dès 2004 un projet rephotographique autour des images d’archives de la seconde guerre mondiale avec la motivation de rappeler, à travers ses réalisations, qu’il n’y a pas si longtemps l’Europe était en guerre. Ghosts of history présente en ligne le résultat de ses travaux, au fur et à mesure de son accès à des sources utilisables. Cette démarche est similaire à celle de Serguey Larenkov dans Link to the past. Les lieux concernés diffèrent mais ces deux rephotographes emploient la même technique de composition : celle du mixage entre des morceaux d’images d’un quotidien en paix avec ceux d’images d’un quotidien en guerre. Les fragments fusionnés appartenant au passé apparaissent en noir et blanc, avec un effet de transparence particulièrement marqué chez la première qui fait ressembler les personnages, civils ou soldats, à des fantômes revenus hanter le présent. Le pouvoir d’évocation de ces chimères visuelles, subtils mélanges de passé/présent, varie en intensité en fonction des traces que le sujet traité a pu laisser dans la mémoire collective mais aussi en fonction du contraste d’ambiance que suscite la réunion des deux époques.

Vers une production rephotographique collaborative et autonome

Nous venons de voir dans quelque uns des exemples précédents que la participation des internautes a parfois été une condition nécessaire à la réalisation de certains projets, pour collecter des rephotographies complètes, mais simples à réaliser (incrustation manuelle), ou pour récupérer des photos anciennes avant de mener le travail de reconduction. Il ne s’agit toutefois là que d’une mise en œuvre restreinte et ponctuelle du modèle du crowdsourcing à la rephotographie.

Nous avons également mis en lumière le rôle déterminant que le développement des usages d’une plateforme de partage de photos comme Flickr a pu jouer dans la promotion et l’appropriation des pratiques rephotographiques. Les quelques milliers de rephotographies partagées sur Flickr sont néanmoins noyées parmi les 6 milliards de photos hébergées sur la plateforme. Les échanges communautaires au sein de groupes dédiés sont certes intéressants, mais ils prennent place sur une plateforme généraliste dont les services ne sont pas particulièrement adaptés au partage et à la mise en valeur des travaux rephotographiques.

Depuis 2010, plusieurs plateformes collaboratives de « rephotographie 2.0 » ont fait leur apparition. Toutes sont disponibles sous la forme de services web et certaines proposent des déclinaisons mobiles. Elles s’adressent aussi bien aux individus qu’aux institutions, avec lesquelles des partenariats sont parfois conclus. Elles offrent des ressources techniques et des fonctionnalités plus ou moins étendues, mais toutes sont alimentées (contenus) et organisées (indexation) directement par leurs utilisateurs.

SepiaTown permet de partager et d’indexer, dans l’espace et dans le temps, des photos anciennes pour créer des paires qui confrontent en les juxtaposant les images partagées avec leur vue actuelle dans Google Street View.

WhatWasThere repose sur le même principe. Les fonctions d’édition pour la mise en scène des paires (superposition avec personnalisation du cadrage dans Street View et du niveau de transparence), de même que les modalités de diffusion (loupe sur l’image, code d’embarquement de la superposition et application iphone), sont toutefois plus riches et abouties.

Time Shutter inverse quant à elle la logique de contribution : les internautes sont sollicités pour ajouter des photos du présent aux photos du passé depuis l’interface web. Déployée à San Francisco et New York et bientôt à Chicago, Londres et Paris, elle propose également une application mobile (payante dans sa version complète) qui permet d’accéder in situ aux images géolocalisées.

Ouverte durant l’été 2011, Historypin, développée par le collectif WeAreWhetWeDo en partenariat avec Google (soutien technique et financier), est aujourd’hui la plus populaire et la plus évoluée parmi les plateformes collaboratives de rephotographie. Actuellement, elle rassemble près de 270 000 contributions publiées par 49 000 utilisateurs individuels et 1300 utilisateurs institutionnels (associations, écoles, bibliothèques, services d’archives et musées). Le périmètre des fonctionnalités proposées couvre de très nombreux besoins tant pour la valorisation que pour la diffusion de projets de reconduction photographique.

Les utilisateurs disposent de leur propre chaîne dans laquelle ils peuvent ajouter des photos, mais aussi des vidéos ou des sons (via Youtube ou Viméo). Une fois téléchargées, les images sont décrites et référencées dans le temps et dans l’espace. Elles peuvent être superposées à leur vue actuelle dans Google Street View (recadrage et transparence) et regroupées au sein de collections (autour d’un sujet ou d’un thème particulier) ou de parcours (itinéraire, étape par étape, pour passer successivement d’une image à une autre). Un code d’embarquement (widget) permet de republier tout ou partie des contenus d’une chaîne.

Toutes les contributions sont accessibles à partir d’une interface web qui combine une carte avec une frise chronologique et qui intègre plusieurs outils de recherche et de filtrage. Une application mobile (Android, iOS et Windows Phone 7) permet de rendre disponibles ces mêmes contributions en situation de mobilité et offre des fonctions de visualisation (superposition en transparence à la vue du capteur optique) et d’édition (envoyer une vieille photo ou répéter la prise de vue pour en générer une nouvelle) adaptées aux usages in situ.

La qualité du design des interfaces (applications web et mobile) et la performance des technologies utilisées ne sauraient toutefois à elles seules expliquer le succès rencontré. Historypin est un projet non-commercial à visée d’e-inclusion dont l’objectif initial est de favoriser les relations intergénérationnelles. L’ancrage social des usages de la plateforme et le développement de dynamiques communautaires sont fortement incités. Actions de terrain, au sein de groupes locaux ou scolaires, implication des institutions culturelles et patrimoniales, l’accent est mis sur les externalités positives que des dispositifs de médiation croisant proximité physique et utilisation des ressources techniques fournies par Historypin peuvent générer.

Parallèlement à l’émergence des plateformes collaboratives, d’autres ressources numériques sont apparues qui favorisent elles aussi une production rephotographique plus autonome. En seulement quelques années, la photographie mobile s’est en effet imposée comme une pratique expérimentale et ludique parmi les photographes, amateurs ou professionnels. Les smartphones se sont transformés en photophones, avec leur lot d’accessoires et d’applications. Or, la reconduction photographique n’a pas échappé à ce phénomène. Pour s’en convaincre, une simple recherche sur l’Apple Store permet de découvrir de nombreuses applications susceptibles d’outiller et de faciliter la reconduction photographique sur téléphone mobile : rePhoto, DiffCamera, Repro, Retake, Photo Time Machine, HistoryCamera, Avant | Après, PhotoRemake, Before ‘N After, etc.

Le développement et la démocratisation de l’outillage numérique de production rephotographique ouvre de nouvelles perspectives d’action. A l’image des cartoparties ou des bioblitz, il s’agit désormais d’inventer des formes collectives d’animation culturelle, artistique ou pédagogique (concours, ateliers participatifs, balades urbaines, etc) fondées sur des protocoles de médiation socio-technique qui permettent de mieux révéler et faire fructifier le potentiel d’usage des applications web et mobile de reconduction photographique.

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