La rue nous appartient

Parler d'économie aux  gens, c'était l'ambition du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement d'Isère à travers "Content, pas comptant", une semaine d’animations et de débats du 31 janvier au février. Et pour parler aux gens, quoi de plus simple que de les aborder directement dans la rue?

C'est un samedi d'hiver gris comme les autres à Grenoble. Alors que les promeneurs et les acheteurs déambulent dans le centre, une douzaine de personnes s'active dans une salle exigüe de la maison diocésaine. Ils gribouillent des questions sur un tableau, discutent, découpent des cartons en couleur...

Tous sont là pour participer à l'atelier de Porteur de parole, organisé par l'association du CCFD (Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement).

Sous ce nom étrange se cache une pratique pas encore très répandue, qui consiste à impliquer les passants dans un projet éphémère : afficher une question dans la rue, faire réagir les badauds à cette question, dialoguer avec eux et construire dans la rue une mosaïque avec les citations des personnes interrogées.

Brainstorming matinal

Ne pas développer une idéologie

Le but du petit groupe? Faire parler les gens de la croissance, de l'économie. De l'importance qu'elles ont, ou devraient avoir, dans nos vies. Alors il faut trouver la bonne question, celle qui rendra loquace l'homme pressé. "Mettre le terme croissance, cela risque de repousser les gens, c'est un peu technique" analyse Anna, 22 ans. "Cela peut faire peur".

La formation est ouverte à tous, mais dans la salle, on retrouve essentiellement des gens liés de près ou de loin au CCFD. Anna y effectue un service civique, et si elle explique qu'elle "ne connaissait rien aux porteurs de parole", elle a un passé de militante, et est étudiante en économie sociale et solidaire (ESS), un secteur critique vis-à-vis du système économique actuel. Tout comme son amie Oliana, elle aussi en service civique, qui l'a emmenée découvrir la technique du porteur de parole. Beaucoup d'étudiantes, mais pas que : parmi les membres du CCFD, on trouve aussi un ingénieur, un technicien...

Avec les porteurs de parole, le groupe espère parler à un public différent, pas du tout sensibilisé à cette thématique. "L'idée est de toucher d'autres publics questionner les gens sur ce qui compte pour eux", explique Tiphaine, elle aussi en service civique et qui a organisé toute la semaine Content pas comptant. "Mais aujourd'hui, on ne veut pas sensibiliser ou développer une idéologie."

Après forces réflexions, le groupe tombe enfin d'accord sur une question :

Dès lors, branle-bas de combat pour que tout soit prêt pour l'après-midi.

"ça fait un peu peur" avoue Oriana, pour qui cette technique est une première. En effet, aborder des gens dans la rue, cela peut être compliqué sans préparation. Céline Bernigaud a mené la formation pour que tous sachent comment prendre possession des rues.

Une réappropriation de l'espace public

En début d'après-midi, l'équipe investit la place Victor Hugo. Qu'est-ce qui compte, au milieu des banques et des boutiques de maquillage? Au début, la question ne semble pas plonger les passants dans d'intenses réflexions. Alors les membres du groupe partent au contact.

Après quelques refus d'usage, les passants se montrent globalement réceptifs, et les discussions s'engagent. Le dispositif touche toutes les générations : Vivien est autant intrigué que ses deux enfants, tandis qu'il parle vingt minutes à bâtons  rompus avec l'équipe, ses enfants en profitent pour aider à écrire les panneaux ou les accrocher avec les épingles à linge. Les profils sont hétéroclites : Marie est retraitée, et s'inquiète des problèmes d'insécurité, tandis que Léo revient tout juste du barrage de Sivens.

"Ce qui est intéressant dans la rue, c'est qu'on peut vraiment aborder tout le monde" affirme Anna. "Et puis cela pose la question de l'occupation de l'espace public, de sa réappropriation." Se réapproprier l'espace public comme on se réapproprie le débat politique, économique.

"L'éternelle question, c'est comment sensibiliser les gens", reconnait Anna. Si beaucoup de patients sont interpellés par les affiches qui commencent à fleurir le long du parc, et se prêtent volontiers à la discussion, tous ne s'engagent pas sur les questions d'économie et de croissance. D'ailleurs, certains des événements de la semaine attireront essentiellement un public d'initiés.

"C'est intéressant, mais que peut-on faire de cela?" s'interroge Philippe, retraité et participant aux porteurs de parole. "Ce n'est pas en disant que ce qui compte c'est l'amour ou ses enfants que l'on élabore des politiques publiques."

"Ce qui est intéressant dans la rue, c'est qu'on peut vraiment aborder tout le monde" affirme Anna. "Et puis cela pose la question de l'occupation de l'espace public, de sa réappropriation." Se réapproprier l'espace public comme on se réapproprie le débat politique, économique. "Les gens n'ont pas l'habitude qu'on les aborde dans la rue simplement pour parler, remarque Laurence, alors globalement, ils apprécient."

Mais pour quels résultats ?

"L'éternelle question, c'est comment sensibiliser les gens", reconnait Anna. Si beaucoup de passants sont interpellés par les affiches qui commencent à fleurir le long du parc, et se prêtent volontiers à la discussion, tous ne s'engagent pas sur les questions d'économie et de croissance. D'ailleurs, certains des événements de la semaine attireront essentiellement un public d'initiés.

"C'est intéressant, mais que peut-on faire de cela?" s'interroge Philippe, retraité et participant aux porteurs de parole. "Ce n'est pas en disant que ce qui compte c'est l'amour ou ses enfants que l'on élabore des politiques publiques."

Aude DAVID

Parlez-moi d'économie

Le CCFD est parti d'un constat : pour beaucoup, l’économie domine le monde. Pourtant, très peu s’y intéressent. Trop compliqué, trop obscur. Comme si sa compréhension était réservée à une élite. Comme si c'était un phénomène qui nous dépassait : seuls 16% des Français pensent que les associations de consommateurs jouent un rôle important dans l'économie (sondage Ipsos de 2010).

Les porteurs de parole sont donc une porte d'entrée pour un projet plus vaste : parler d'économie au plus grand monde, et adopter une position critique vis-à-vis d'elle.

Tiphaine Billot explique la démarche du CCFD, et comment ils espèrent toucher le public le plus large possible